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Full text of "Le vigneron dans sa vigne"

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JULES   RENARD 


Le   Vigneron 

dans  sa  Vigne 

NOUVELLES    DU    PAYS.    —    TABLETTES    d'ÉLOI 
LE    VIGNERON    DANS     SA    VIGNE 


CINQUIEME    EDITION 


1^  A  U  I  S 
MERCVHK     l)i      FRANCK 


ONDE,    XXVI 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


JULES   RENARD 


Le  Vigneron 

dans  sa  Vigne 


CINQUIÈME   ÉDITION 


497514 

PARIS  ^ 


MERGVRE    DE   FRANGE 

XXVI,    RVE    DE    CONDÉ,    XXVI 
MCMXIV 


tL  A  ÊTÛ   TIRIÉ   DE    CET  OUVRAGE 


Deux  exemplaires  sur  Chine,  numérotés  1  et  2 
et  douze  exemplaires  sur  Hollande,  numérotés  de  3  à  îk. 


lUSTIFIGATIOM  DU  TIRAGE 


4457 

1914 


Proîts  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  pays, 
y  compris  la  Suède,  la  PJorvège  et  le  Danemarlç. 


A  LUCIEN  GUITRY 


HOMME    DES    CHAMPS 


NOUVELLES  DU  PAYS 


MŒURS  DES  PHILIPPE 


La  maison  des  Philippe  est  peut-être  la 
plus  vieille  du  village.  Son  toit  de  chaume 
moussu  et  rapiécé  qui  descend  jusqu'à  terre, 
sa  porte  basse,  sa  petite  croisée  qui  ne  s'ou- 
vre pas,  lui  donnent  l'air  d'avoir  au  moins 
deux  cents  ans.  Madame  Philippe  en  est  hon- 
teuse. 

—  Faut-il  être  pauvre,  dit-elle,  pour  la 
laisser  dans  cet  étatl 

—  Moi  je  trouve,  lui  dis-je,  votre  maison 
très  bien. 

—  Quand  on  touche  le  mur,  dit-elle,  le 
plâtre  vient  avec  les  doigts. 


10  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNB 

—  Personne  ne  t'empêche,  dit  Philippe, 
de  boucher  les  trous,  avec  des  numéros  du 
Petit  Parisien. 

—  Je  ne  réclame  pas  une  maison  de  riches, 
dit-elle,  je  ne  demande  que  la  propreté,  et 
si  j'avais  quatre  sous  d'économies,  la  bico- 
que serait  réparée  demain. 

—  Ne  faites  pas  ça,  madame  Philippe  ;  je 
vous  assure  que  votre  maison  est  admirable 

—  Elle  ne  tient  plus  debout. 

—  Ne  t'inquiète  pas,  dit  Philippe,  elle  est 
assez  solide  pour  t'enterrer. 

—  En  me  tombant  sur  la  tête,  dit  Madame 
Philippe  que  sa  réponse  fait  rire  seule. 

—  Ne  craignez  rien,  dis-je,  et  ne  mépri- 
sez pas  votre  maison. Vous  auriez  tort;  elle 
a  beaucoup  de  valeur.  Songez  que  c'est  un 
héritage  de  vos  ancêtres,  et  puisque  vous 
avez  le  culte  des  morts,  gardez  avec  respect 
tout  ce  qui  vous  vient  d'eux.  Votre  maison, 
c'est  un  souvenir  du  vieux  temps,  une  relique 
sacrée. 

—  Je  ne  vous  dis  pas  le  contraire,  répond 
Madame  Philippe  déjà  flattée. 


NOUVELLES    l>tJ   PAYS  11 


—  A  votre  place,  je  me  garderais  d'y 
changer  une  pierre.  Je  la  préfère  aux  mai- 
sons neuves;  oui,  oui,  au  point  de  vue  pitto- 
resque et  instructif,  je  l'aime  mieux  qu'un 
château  moderne,  parce  que  cette  bonne 
vieille  maison  nous  rappelle  le  passé  et  que, 
sans  elle,  nous  ne  saurions  plus  comment 
étaient  bâties  les  maisons  de  nos  pères. 

—  Tu  entends?  dit  Philippe,  presque  tou- 
jours de  mon  avis  contre  sa  femme. 

—  C'est  vrai,  dit-elle  retournée,  qu'il  fau- 
drait aller  loin  pour  voir  une  maison  comme 
la  n^tre,  et  que,  dans  tout  le  pays,  elle  n'a 
pas  sa  pareille.  Entrez  donc,  s'il  vous  plaît  I 

Ce  qui  frappe  d'abord,  dès  le  seuil,  c'est  le 
lit  de  bois  aussi  large  que  long  sur  ses  pieds 
sans  roulettes.  J'imagine  qu'il  a  dû  passer 
par  la  cheminée.  La  porte  était  trop  étroite. 

—  Il  se  démonte,  me  dit  Philippe. 
Madame  Philippe  ne  le  tire  jamais.   Une 

fois  collé  au  mur,  il  y  est  resté.  Gomme 
elle  n'a  pas  le  bras  long,  elle  se  sert  d'une 
fourche  pour  écarter  les  draps  et  border  le 
lit  du  côté  du  mur. 


12  \.&    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

—  Dans  l'ancien  temps,  dit  Philippe,  il 
y  avait,  au-dessus  du  lit,  un  dais  carré  de 
planches  porté  par  quatre  quenouilles,  et 
tout  autour  s'accrochaient  des  rideaux  jaunes 
à  bordure  verte. 

—  Des  rideaux  de  grosse  laine  tissée  sur 
de  la  toile,  dit  Madame  Philippe.  On  appelait 
ça  du  p'oulangis  ;  c'était  inusable. 

—  On  n'en  voyait  pas  la  fm,  dit  Philippe, 
on  les  pendait  et  on  ne  les  dépendait  plus. 
Ils  renfermaient  le  lit.  On  ne  les  ouvrait,  que 
pour  y  entrer,  comme  à  la  comédie,  et  quand 
le  père  montait  se  coucher,  il  disait  :  a  Bon- 
soir, mes  enfants,  je  vas  à  la  comédie  !  » 

■ —  Cette  espèce  de  rideaux  n'existe  plus, 
dit  madame  Philippe.  La  dame  du  château 
les  a  détruits.  Elle  les  achetait  pour  faire 
des  tentures. 

— •  Mon  père  lui  a  vendu  les  siens  cin- 
quante francs,  dit  Philippe.  C'était  bien  payé. 
Ils  n'en  valaient  pas  vingt. 

—  Nous  avons,  dit  madame  Philippe, 
encore  un  lit  de  cette  taille-là  sur  le  grenier. 

—  Pourquoi   ne    rutilisez-vous    pas?   A 


NOUVELLES    DU    PAYS  13 


votre  âge,  vous  seriez  mieux  chacun  dans 
votre  lit. 

—  Que  Philippe  couche,  s'il  veut,  dans 
un  lit  à  part,  répond  Madame  Philippe.  Moi, 
je  couche  dans  le  mien. 

—  Dans  le  tien!  C'est  le  mien  aussi,  dit 
Philippe. 

—  C'est  le  lit  de  nos  noces,  dit-elle. 

—  Et  vous  croyez  que  vous  dormiriez 
mal  dans  un  autre  lit? 

—  Je  n'y  dormirais  pas  à  ma  main,  dit- 
elle. 

—  Et  vous,  Philippe? 

—  Jamais  je  ne  découche. 

Il  ne  s'agit  pas  d'affection  et  de  fidélité. 
Ils  couchent  une  première  nuit  ensemble 
et  voilà  une  habitude  prise  pour  la  vie.  L'un 
et  l'autre  ne  quitteront  le  lit  commun  qu'à 
la  mort. 

Ils  ne  se  servent  pas  de  leurs  oreillers.  Ils 
les  posent  la  nuit  sur  une  chaise,  parce  que 
ces  oreillers  doivent  rester  le  jour  sur  le  lit, 
pleins  et  durs,  blancs  et  frais  à  l'œil. 

—  Ça  fait  joli  et  il  ae  faut  pas,   me  dit 


LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


Madame   Philippe,  que  le  monde  les   voie 
fripés. 

—  Cachez-les  sous  la  couverture,  per- 
sonne ne  les  verra. 

—  C'est  la  mode  de  les  laisser  dessus. 

—  C'est  cependant  si  naturel,  quand  on  a 
un  oreiller,  de  le  mettre  sous  sa  tête  I 

—  On  le  place  sous  la  tête,  dit  Philippe, 
dans  le  cercueil.  Les  héritiers  laissent  tou- 
jours un  oreiller  au  mort. 

—  Mais  ils  donnent  n'importe  lequel,  dit 
Madame  Philippe.  Ils  ne  sont  pas  obligés  de 
faire  cadeau  du  meilleur. 

Les  Philippe  couchent  sur  une  paillasse 
et  un  lit  de  plume.  Ils  ne  connaissent  pas  le 
matelas.  La  laine  et  le  crin  valent  trop  cher, 
et  ils  ont  pour  rien  la  plume  de  leurs  oies. 

—  J'ai  souvent  vu,  dis-je,  sur  la  route, 
des  oies  si  déplumées  qu'elles  faisaient  de 
la  peine.  Je  les  croyais  malades. 

—  Elles  étaient  déplumées  exprès,  dit 
Philippe,  seulement  elles  Tétaient  trop.  Il 
ne  faut  pas  ôter  les  plumes  qui  maintiennent 
l'aile,  sans  quoi  l'aile  pend  et  fatigue  la  bête. 


NOUVELLES    DU    PAYS  15 


—  Elle  doit  souffrir  et  crier,  quand  on  la 
plume  ainsi  vivante? 

—  On  attend,  dit  Madame  Philippe,  que  la 
plume  soit  mûre  et  se  détache  tout  seule. 
C'est  le  moment  de  la  récolter.  On  la  récolte 
trois  fois  par  an. 

—  Une  ménagère  habile  ne  se  trompe  pas 
d'époque,  dit  Philippe,  et  elle  ne  laisse  pas 
perdre  une  plume.  On  prétend  même  qu'une 
fdle  n'est  bonne  à  marier  que  lorsqu'elle 
saute  sept  fois  un  ruisseau  pour  ramasser 
une  plume. 

—  C'est  une  gracieuse  légende. 

—  Oh!  répond  Philippe,  c'est  une  blague. 
Philippe  couche  sur  le  bord  et  Madame 

Philippe  au  fond. 

—  Est-ce  que  vous  mettez  une  chemise 
de  nuit? 

—  Celle  de  jour  n'est  donc  pas  bonne  ?  dit 
Philippe. 

Elle  est  tellement  bonne  qu'elle  dure  au 
moins  une  semaine  et  quelquefois  deux.  Je 
ne  suis  pas  sûr  que  Madame  Philippe  ôte 
son  jupon.  A  quoi  ça  l'avancerait-il  de  tant 


IG  LE  VIGNEKON  DANS  SA  VIGNE 

se  désliabiller?  Il  y  a  belle  heure  qu'ils  ne  se 
couchent  que  pour  dormir.  Ils  dorment  d'ail- 
leurs dans  le  lit  de  plumes  comme  dans  deux 
nids  séparés.  Ils  y  enfoncent  chacun  de  leur 
côté.  Ilsy  reposentsans  remuer,  à  l'étouffée; 
ils  y  soufflent  et  ils  suent,  et  le  matin,  quand 
ils  ouvrent  la  porte,  ça  sent  la  lessive. 

—  Rêvez-vous,  Philippe  ? 

—  Rarement,  dit-il,  et  je  n'aime  guère 
ça,  on  dort  mal. 

Il  croit  qu'on  ne  peut  faire  que  des  rêves 
désagréables.  Quant  à  Madame  Philippe,  elle 
ne  rêve  jamais 

Ou    si  je  rêve,   dit-elle,  je   ne  m'en 

aperçois  pas, 

—  De  sorte  que  vous  ne  savez  pas  ce  que 
c'est  qu'un  rêve  ? 

—  Non. 

—  Je  te  l'ai  expliqué,  dit  Philippe. 

—  Tu  m'expliques  ce  qui  se  passe  dans 
ta  tête,  et  moi  je  te  réponds  qu'il  ne  se  passe 
rien  de  même  dans  la  mienne;  alors  ? 

En  échange,  c'est  toujours  elle  qui  se  lève 
la  première. 


NOUVELLES    DU    PAYS  17 


—  A  quelle  heure? 

—  Ça  dépend  de  la  saison. 

—  L'été? 

—  L'été,  ce  n'est  pas  l'heure  qui  me  règle, 
c'est  le  soleil. 

—  Malgré  les  volets? 

—  Jamais  je  ne  les  ferme,  dit-elle,  j'aurais 
peur  du  tout  noir,  et  j'aime  être  réveillée 
par  le  soleil.  Il  habite  là-bas  juste  en  face  de 
la  fenêtre,  et  aussitôt  qu'il  sort  de  sa  boîte, 
il  vient  jouer  sur  mon  nez 


18  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


II 


Je  leur  ai  fait  une  visite  de  nouvel  an. 

J'avais  quitté  une  campagne  touffue,  je 
l'ai  retrouvée  dégarnie,  mais  plus  verte  qu'en 
octobre  parce  que  les  blés  sortent  de  terre. 
L'herbe  si  longtemps  grillée  s'est  rafraîchie 
d'une  herbe  neuve  et  courte  que  les  bœufs 
ne  peuvent  pas  saisir  de  leur  grosses  lèvres. 
Il  a  fallu  les  rentrer  à  la  ferme.  On  ne  voit 
plus,  dans  la  campagne,  les  familles  de  bœufs 
qui  l'habitaient.  Seuls,  quelques  chevaux 
restent  au  pré.  Ils  savent  prendre  leur  nour- 
riture où  le  bœuf  n'attrapait  rien.  Ils  crai- 
gnent moins  le  froid  et  s'habillent  l'hiver 
d'un  poil  grossier  à  reflets  de  velours. 

Sauf  une  espèce  de  chêne  dont  la  feuille 


NOUVELLES    DU    PAYS  19 


persiste  et  ne  tombera  que  pour  céder  sa 
place  à  la  feuille  nouvelle,  tous  les  arbres 
ont  perdu  toutes  leurs  feuilles. 

La  haie  impénétrable  est  devenue  transpa- 
rente, et  le  merle  noir  ne  s'y  cache  pas  sans 
peine. 

Le  peuplier  porte^  à  sa  pointe,  un  vieux  nid 
de  pies  hérissé  en  tête  de  loup,  comme  s'il 
voulait  balayer  ces  nuages,  plus  fins  que  des 
toiles  d'araignées,  qui  pendent  au  ciel. 

Quant  à  la  pie,  elle  n'est  pas  loin.  Elle  sau- 
tille, à  pieds  joints,  par  terre,  puis  de  son  vol 
droit  et  mécanique,  elle  se  dirige  vers  un 
arbre.  Quelquefois  elle  le  manque  et  ne  peut 
s'arrêter  que  sur  l'arbre  voisin.  Solitaire  et 
commune,  on  ne  rencontre  qu'elle  le  long 
de  la  route.  En  habit  du  matin  au  soir,  c'est 
notre  oiseau  le  plus  français. 

Toutes  les  pommes  aigres  sont  cueillies, 
toutes  les  noisettes  cassées. 

La  mûre  a  disparu  des  ronces  agressives. 

Les  prunelles  flétries  achèvent  de  s'égrai- 
ner,  et  comme  la  gelée  a  passé  dessus^  celui 
quilp»  aime  les  trouve  délicieuses. 


2C  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Mais  le  rouge  fruit  du  rosier  sauvage  se 
défend  et  il  mourra  le  dernier  parce  qu'il  a 
un  nom  rébarbatif  et  du  poil  plein  le  cœur. 

A  l'entrée  du  village,  je  m'étonne  qu'il 
soit  si  petit.  Les  maisons  que  séparaient 
leurs  jardins  semblent,  ces  jardins  dépouillés, 
ne  faire  qu'une  contre  l'église.  Le  château 
s'est  rapproché,  ainsi  que  les  fermes  éparses, 
les  champs  nets,  les  vignes  claires,  les  bois 
percés  à  jour,  et  d'un  point  à  l'autre  de  l'ho- 
rizon borné,  la  rivière  coule  toute  nue. 

Personne  dehors.  Aucune  porte  ne  s'ouvre 
à  mon  passage.  Quelques  rares  cheminées 
fument.  Les  autres  fument  sans  doute  à  Fin» 
teneur. 

Enfin  j'arrive  chez  Philippe  et  j'ai  plaisir 
à  les  revoir,  lui  et  sa  femme.  Il  est  vêtu  comme 
au  mois  d'août  et  il  porte  seulement  sa 
barbe  d'hiver.  Ma  visite  ne  le  surprend  et  ne 
l'émeut  que  jusqu'à  un  certain  point.  Il  me 
donne  à  toucher  sa  main  fendillée  et  me  dit 
qu'il  n'y  a  rien  de  nouveau. 

—  Point  de  mort,  depuis  mon  départ? 

—  Vous  ne  voudriez  pas,  dit-il. 


NOUVELLES    DU    PAYS  21 


—  Non,  Philippe,  mais  qu'est-ce  qu'il 
y  aurait  de  drôle  ? 

—  Si  les  gens  du  pays  mouraient  comme 
ça,  dit  Philippe,  il  n'en  resterait  bientôt 
plus. 

—  Vous  avez  raison...  Travaillez-vous 
fort  en  ce  moment? 

—  Je  bricole,  dit  Philippe^  en  attendant 
qu'il  fasse  bon  bêcher;  je  casse  des  pierres 
pour  mes  prestations  ;  je  fais  des  fagots  ; 
j'appointis  des  pieux  de  vigne;  je  charroie 
du  fumier  au  jardin  et  le  reste  du  temps  je 
me  chauffe  et  puis  je  me  couche. 

—  A  quelle  heure? 

—  J'ai  bien  du  mal  à  dépasser  huit  heures. 
Si  j'essaie  de  lire  l'almanach,  je  m'endors 
le  nez  sur  le  papier. 

—  Et  vous,  Madame  Philippe,  après  votre 
ménage,  qu'est-ce  que  vous  faites. 

—  Vous  le  voyez,  répond  Madame  Phi- 
lippe, je  tricote  une  chaussette. 

—  Toujours  la  môme  ? 

—  Ce  serait  malheureux,  dit-elle. 

—  Pour  qui  celle-là^?  Pour  Pierre  ? 


22  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

—  Non,  pour  Antoine. 

—  Le  soldat.  Se  plaît-il  au  régiment? 

—  C'est  difficile  à  savoir,  répond  Madame 
Philippe.  Il  n'écrit  guère,  parce  qu'il  met 
trois  jours  à  gagner  un  timbre,  et  il  n'en 
écrit  pas  long  à  la  fois. 

—  Quand  le  verrez-vous? 

—  Ce  soir,  peut-être. 

—  Comment,  ce  soir? 

—  Oui;  dans  sa  dernière  lettre  il  nous 
annonçait  son  arrivée  pour  aujourd'hui,  par 
le  train  du  soir.  Il  ne  nous  a  pas  récrit  contre- 
ordre. 

—  C'est  qu'il  va  venir.  N'allez-vous  pas, 
Philippe,  au-devant  de  lui? 

—  Pourquoi  faire! 

—  Pour  le  ramener  de  la  gare. 

—  Il  connaît  le  chemin,  dit  Philippe.  Il' 
Q^amènera  seul.  Il  est  grand. 

—  Vous  l'auriez  embrassé  tout  chaud. 

—  Oh  ça! 

—  Quoi!  vous  aimez  bien  votre  Antoine. 

—  Ce  n'est  pas  l'habitude,  chez  nous, 
d'aller  à  la  gare,  dit  Philippe  gêné.  D'ailleurs, 


NOUVELLES    DU    PAYS  23 


moi  je  ne  pense  pas  qu'il  vienne  ;    il  serait 
déjà  ici. 

Comme  Philippe  regarde  l'horloge  et  cal- 
cule des  heures  dans  sa  tête,  j'entends  un 
bruit  de  grelots. 

—  Ecoutez,  dis-je,  c'est  lui. 

—  En  voiture!  ça  m'étonnerait,  dit  Phi- 
lippe avec  calme.  Il  aurait  donc  trouvé  une 
occasion  ! 

Madame  Philippe  se  lève  et  les  aiguilles 
de  sa  chaussette  remuent  comme  les  antennes 
d'une  bête  inquiète.  Philippe  ouvre  la  porte 
et  va  voir. 

Ce  n'est  pas  Antoine,  c^est  un  fermier 
complaisant  qui  dépose  un  paquet  adressé 
aux  Philippe  et  que  lui  a  remis  un  homme  de 
la  gare. 

Madame  Philippe  à  genoux  déficelle  le 
paquet  et  elle  y  trouve  les  effets  de  civil 
d'Antoine.  Il  devait  les  apporter  lui-même 
s'il  venait  en  permission. 

—  C'est  qu'il  ne  viendra  pas,  dit-elle. 

—  11  y  a  peut-être,  lui  dis-je,  une  lettre 
dans  le  paquet? 


24  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

—  Non,  dit-elle. 

—  Cherchez  au  fond. 

—  Rien,  dit-elle. 

—  Vous  recevrez  sûrement  demain,  un 
mot  par  le  facteur.  Antoine  vous  expliquera 
pourquoi  il  ne  vient  pas  et  il  vous  souhaitera 
la  bonne  année. 

—  C'est  probable,  dit  Philippe. 
Madame    Philippe   déplie   et    secoue   les 

effets,  une  culotte,  une  veste,  un  chapeau 
mou,  une  cravate  cordonnée  et  un  peu  de 
linge  sale. 

—  Voilà,  dit-elle,  toutes  les  nippes  qui 
Tenveloppaient  quand  il  nous  a  quittés.  On 
croirait  qu'il  est  mort. 


NOUVELLES    DU    PAYS  25 


III 


Comme  j  ai  recommandé  à  Philippe  de  me 
prévenir,  il  me  télégraphie  :  Tuerai  cochon 
samedi.  Le  temps  de  passer  douze  heures 
en  chemin  de  fer,  et  me  voilà  chez  les  Phi- 
lippe. 

—  Il  va  bien?  dis-je. 

—  Oui,  répond  Philippe, 

—  Où  est-il? 

—  Dans  l'écurie,  en  liberté. 

—  Calme  ? 

—  Il  se  repose  depuis  deux  jours  ;  je  ne 
lui  donne  pas  à  manger,  il  vaut  mieux  le  tuer 
à  jeun. 

—  Il  est  très  doux,  dit  Madame  Philippe. 
Je  l'ai  promené  hier  dans  la  cour.  Je  n'espé- 


26  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

rais  pas  le   rentrer  toute   seule.   J'en  suis 
venue  à  bout  comme  d'un  mouton. 

—  Combien  pèse-t-il  I 

—  Deux  cent  sept  livres. 

—  C'est  un  poids. 

—  C'est  raisonnable,  dit  Philippe,  et  je 
crois  qu'il  sera  bon.  Je  l'ai  acheté  à  un  fer- 
mier que  je  connais  et  qui  l'a  engraissé  avec 
de  Forge. 

—  Pourvu  qu'il  fasse  beau  demain! 

—  Le  vent  tourne  au  nord,  dit  Philippe. 
Il  fera  sec,  et  si  nous  avons  la  chance  qu'il 
gèle  cette  nuit,  ce  sera  le  meilleur  temps  pour 
tuer  un  cochon. 

—  Tout  est  prêt! 

—  Oui,  j'ai  retenu  mon  garçon  Pierre;  il 
n'ira  pas  travailler  au  canal  et  il  nous  aidera. 

—  Je  vous  aiderai  aussi. 

—  La  voisine  et  moi,  nous  ferons  le  bou- 
din, dit  Madame  Philippe. 

—  A   quelle  heure    le    réveillerez-vous  ? 

—  Le  cochon  ? 

—  Oui. 

—  Au  lever  du  soleil. 


NOUVELLES    DU    PAYS  27 


—  Bonsoir,  dis-je;  allons  dormir  et  pren- 
dre des  forces. 

—  Votre  arrivée  m'a  fait  plaisir,  me  dit 
Philippe.  Je  suis  content  de  le  tuer  devant 
vous. 

Le  lendemain  matin,  à  sept  heures,  il 
frappe  à  ma  porte  et  je  m'habille  au  clair  du 
soleil  qui  tombe  par  la  cheminée.  Philippe 
a  mis  un  tablier  propre.  Il  s'assure  que  son 
couteau  coupe  bien.  Il  a  écarté  de  la  paille 
sur  le  sol.  Tandis  que  les  femmes,  Madame 
Philippe  et  la  voisine,  font  les  effarées,  il  est 
grave. 

Pierre,  les  mains  dans  ses  poches,  et  moi, 
nous  le  suivons  jusqu'à  l'écurie.  Il  entre 
seul  avec  une  corde  et  nous  laisse  à  la  porte. 
Nous  écoutons. 

J'entends  Philippe  qui  cherche  le  cochon 
et  lui  parle.  Le  cochon  grogne  à  cette  visite, 
mais  il  ne  marque  ni  satisfaction  ni  inquié- 
tude. Pierre,  habitué,  m'explique  ce  qui  se 
passe. 

—  Mon  père,  dit-il,  va  lui  prendre  la 
patte  avec  un  nœud  coulant. 


28  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Oh!  ohl  le  cochon  se  fâche.  Cette  fois,  il 
grone  assez  fort  pour  que  les  chiens,  là- 
bas,  lui  répondent.  Je  devine  qu'il  se  sauve 
et  que  Philippe  l'a  manqué. 

—  Laissez  entrer  un  peu  de  jour,  dit 
Philippe. 

J'ouvre  la  porte  et  la  referme  vite,  parce 
que  j'ai  vu  brusquement  le  nez  du  cochon. 
Je  dis  à  Pierre,  qui  sait  mieux  que  moi,  de 
la  tenir  comme  il  faut.  Mais  la  chasse  dure 
peu  :  Philippe  accule  le  cochon  dans  un 
coin  de  l'écurie  et,  après  une  courte  lutte 
corps  à  corps,  le  maîtrise. 

—  Ouvrez  !  crie-t-il  entre  les  cris  déses- 
pérés du  cochon. 

Tous  deux  sortent  de  l'écurie.  Le  co- 
chon a  une  patte  de  derrière  prise  dans  la 
corde  que  Philippe  tient  d'une  main  haute 
et  il  est  joli  à  voir,  frais  et  net,  comme  s'il 
venait  de  faire  sa  toilette.  Notre  présence  et 
la  lumière  du  jour  l'étonnent.  Il  se  préci- 
pitait, il  s'arrête  et  cesse  de  crier.  Il  fait 
quelques  pas  dehors  et  se  croit  libre.  Il 
souffle,  il  flaire  déjà  des  choses.  Mais  Phi- 


NOUVELLES    DU    PAYS  29 


lippe  donne  la  corde  à  Pierre,  saisit  le  co- 
chon par  les  oreilles  et  le  renverse,  gigotant 
et  hurlant,  sur  la  paille  écartée.  Les  femmes 
tendent,  celle-ci  un  linge  et  le  couteau  à 
saigner,  celle-là  une  poêle  pour  recevoir  le 
sang.  Pierre  tire  la  patte  et  l'immobilise,  et 
moi  je  vais  à  droite  et  à  gauche. 

Philippe,  son  couteau  dans  les  dents, 
s'affermit,  pose  un  genou  sur  le  cochon,  et 
lui  tâte  sa  gorge  grasse. 

Pierre  qui  riait  devient  sérieux  ;  les  femmes 
ne  bavardent  plus;  le  cochon  terrassé  se 
débat  moins,  mais  il  crie  de  toutes  ses  forces 
et  il  est  assourdissant. 

—  Approche  la  poêle,  dit  Philippe  à  sa 
femme. 

-—  Approchez  le  bassin,  dit  Madame  Phi- 
lippe à  la  voisine,  j'y  viderai  ma  poêle  quand 
elle  sera  pleine. 

—  Je  suis  honteux,  dis-je,  il  n'y  a  que 
moi  d'inutile. 

—  Il  faut  bien,  dit  Philippe,  quelqu'un 
pour  nous  regarder. 

Il  pique  la  pointe  du  couteau  à  la  place 


30  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNH 

qu'il  marquait  du  doigt,  et  il  appuie.  Il 
appuie  à  peine.  Le  couteau  pénètre  si  aisé- 
ment qu'il  semble  que  ce  soit  agréable 
au  cochon.  J  attendais  des  cris  redoublés, 
une  fureur  suprême.  Il  ne  bouge  pas  et  il 
ne  fait  plus  que  se  plaindre. 

Philippe  tourne  la  lame.  Le  sang  filtre  et 
bientôt,  par  l'incision  élargie,  il  coule  d'un 
jet  régulier.  Il  n'éclabousse  pas;  il  tombe 
épais  comme  une  tresse  rouge;  il  est  riche 
comme  du  sang  de  héros  et  doux  à  l'œil 
comme  du  jus  de  confitures. 

Chaque  fois  que  Philippe  serre  la  plaie 
sa  femme  verse  le  sang  de  la  poêle  dans  le 
bassin  où  la  voisine  le  remue  avec  ses  mains 
pour  éviter  qu'il  se  coagule.  Elle  rejette  les 
caillots  et  elle  s'amuse,  la  voisine;  d'un 
geste  lent,  elle  forme  et  déforme  les  plis 
lourds  d'une  étoffe  écarlate. 

Les  cris  espacés  du  cochon  s'éteignent.  Le 
dernier  gémissement  rauque  pousse  dehors 
le  dernier  sang.  Telle  une  source  saute  sur 
un  caillou.  La  lame  fouille  encore  une  gorge 
Hasque  qui  ne  rend  plus.  Le  cochon  est  vide 


NOUVELLES    DU    PAYS  31 


et  Philippe  le  bouche  avec  un  peu  de  paille 
tortillée. 

—  Vous  êtes  sûr,  Philippe,  qu'il  est 
mort  ? 

On  dirait  qu'il  a  eu  plus  de  peur  que  de 
mal.  La  peau  reste  rose  sous  les  soies. 
Gomment  croire  que  nous  l'avons  fait  souffrir 
et  que  c'était  à  lui,  tout  ce  sang  que  les 
femmes  portent  à  la  cuisine?  11  va  dis- 
joindre ses  pattes,  se  dresser,  et  de  son 
allure  raide,  par  une  série  de  dures  détentes, 
se  projeter  en  ligne  droite,  toujours  devant. 

—  Ça  arrive,  me  dit  Pierre,  et  quelque- 
fois ils  se  sauvent,  le  feu  sur  le  dos. 

Mais  Philippe,  dont  ce  n'est  pas  le  jour 
de  plaisanter,  lève  l'oreille  du  cochon  et  me 
montre  dessous  un  petit  œil  livide,  impres- 
sionnant. A  ce  signe,  on  peut  griller  le  co- 
chon. 

Philippe  le  recouvre  de  paille,  Pierre  l'al- 
lume et  une  prompte  fumée  nous  aveugle  ; 
une  odeur  de  couenne  roussie  et  de  corne 
brûlée  ne  tarde  pas  à  nous  mettre  en  joie  et 
en  appétit.  Avec  des  torches  de  paille,  nous 


32  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

entretenons  la  flamme  et  nous  la  promenons 
sous  les  pattes  et  dans  les  oreilles. 

Pierre  ramasse  un  des  sabots  que  la  cha- 
leur a  fait  éclater  et  au  creux  duquel  colle 
un  peu  de  chair  blanche  et  fine. 

—  Elle  est  cuite  à  point,  me  dit  Pierre. 
Goûtez-y.  Les  gamins  du  village  se  bat- 
traient pour  ravoir. 

—  Ce  n'est  pas  mauvais,  dis-je;  ça  sent 
la  châtaigne 

—  Régalez-vous  donc,  dit  Pierre  qui  ar- 
rache et  me  jette  les  quinze  autres  sabots 
des  quinze  autres  doigts  des  quatre  pieds  du 
cochon. 

Mais  je  réponds  que  je  ne  suis  pas  un 
gourmand  égoïste  et  que  j'aime  mieux  les 
garder  pour  mes  amis  de  Paris. 


NOrVFT.T  V^     T>T' 


33 


IV 


Le  jour  de  son  mariage,  Philippe  rît 
comme  jamais  il  n'avait  ri,  et  il  mangea 
de  quatorze  plats.  Il  fit  danser  toutes  les 
femmes  du  village,  et  les  plus  vieilles  même 
durent  virer  à  son  bras,  secouées  ainsi  que 
de  maigres  épouvantails  par  un  temps 
d'orage. 

Au  contraire,  Madame  Philippe,  muette  et 
sans  appétit,  resta  assise. 

Elle  ne  comprenait  pas  les  mots  plaisants, 
elle  rentrait  une  épingle,  elle  rejetait  en  ar- 
rière sa  plante  grimpante.  Tantôt,  les  doigts 
croisés,  elle  songeait  qu'il  faudrait  dès  de- 
main se  mettre  à  l'ouvrage  et  nettoyer,  tan- 
tôt elle  regardait  avec  résignation  son  mari, 


34  LE    VINERON    DANS    SA    VINE 

comme  une  bête  estropiée  tourne  les  yeux 
vers  le  monde. 

Enfin  ils  se  couchèrent.  D'abord  tout  alla 
bien.  Madame  Philippe,  coite,  ne  bougeait 
pas,  seulement  préoccupée  de  rendre  à  Phi- 
lippe, coup  pour  coup,  les  baisers  qu'il  lui 
appliquait. 

Mais  quand  elle  bêla,  sursautante,  comme 
le  mouton  qu'on  avait  saigné  hier  : 

—  Ah  !  crie  si  tu  veux,  mâtine,  lui  dit 
Philippe,  il  y  a  trop  de  jours  que  j'attends, 
je  ne  peux  plus  durer. 

Tandis  qu'il  caressait  la  mariée  d'une 
main  légère,  d'une  main  pesante  il  lui  fer- 
mait la  bouche. 


NOUVELLES    DU    PAYS  'S:^ 


—  N'importe,  dit  Philippe,  ça  revient  an 
même. 

—  Avec  vous,  Philippe,  tout  reviendrait 
au  même.  Ce  qui  importe,  c'est  le  bonheur  ; 
les  hommes  de  ce  village  sont-ils  plus  heu- 
reux aujourd'hui  qu'autrefois  ? 

—  Les  jeunes  disent  que  non. 

—  Mais  vous,  Philippe,  qui  avez  connu 
les  vieux  et  qui  entendez  les  jeunes  se 
plaindre,  que  dites-vous  ? 

—  Je  crois  qu'on  devrait  se  trouver  plus 
heureux.  On  est  mieux  couché,  mieux  nourri 
et  on  a  moins  de  misère.  Moi,  je  n'ai  pas 
couché  dans  un  lit  avant  de  me  marier. 

—  Vous  couchiez  avec  vos  bêtes  ? 

8 


"^f^  Lie   viG>f-;r.ON    nA^s   sa.   vig.nh 

—  Oui,  et  la  paille  sèche  est  préférable 
aux  draps  sales.  Je  ne  faisais  qu'un  somme 
jusqu'à  minuit  où  les  betes  me  réveillaient. 
Elles  ont  leurs  habitudes  ;  elles  se  dressent 
à  minuit  pour  manger  un  morceau  de  foin  et 
j'entendais  cliqueter  les  cornes  aux  bâtons 
du  râtelier.  L'hiver,  Jeur  souffle  me  tenait 
chaud,  mais  l'été  je  couchais  souvent  dehors, 
pour  garder  les  bœufs  qui  passaient  la  nuit 
au  pré.  Un  fermier  n'aurait  pas  dormi  tran- 
quille, si  ses  bœufs  étaient  restés  seuls.  On 
abandonnait  dans  le  pré  une  vieille  charrette 
qui  ne  servait  à  rien.  On  y  ajoutait,  sur  des 
cerceaux,  une  toiture  de  glui,  de  grosse 
paille  de  seigle  et  c'est  là  que  couchait 
l'homme  de  garde. 

—  Vous  étiez  bien? 

—  Pas  mal.  C'était  pendant  la  belle  sai- 
son. Le  froid  du  matin  engourdissait  un 
peu. 

—  Contre  quoi  gardiez-vous  les  bœufs? 

—  D'abord,  il  y  avait  des  loups. 

—  Oh  !  Philippe!  des  loups  dans  ce  coin 
de  la  Nièvre  ? 


NOUVELLES    DU    PAYS  37 


—  Il  y  en  avait. 

—  Qu'est-ce  qu'ils  sont  devenus  ? 

—  Je  ne  sais  pas.  Et  puis  les  prés  n'étaient 
pas  clos  comme  maintenant,  les  bœufs  pou- 
vaient se  sauver.  D'ailleurs  le  domestique 
ne  gardait  pas  seulement  les  bœufs,  il  devait 
encore  les  faire  manger.  Un  bœuf  fatigué 
par  le  travail  mange  mal.  Il  préfère  se  vau- 
trer dans  l'herbe  et  dormir.  Mais  l'homme 
de  garde  sort  de  sa  charrette  et  le  relève  d'un 
coup  de  pied.  Le  bœuf  debout  se  remet  à 
manger.  Quelquefois,  après  une  journée  de 
forte  chaleur,  le  domestique  passait  sa  nuit 
à  se  promener  au  frais,  de  bête  en  bête.  Avant 
le  soleil,  il  liait  les  bœufs  pour  la  charrue. 

—  Il  gardait  les  bœufs,  Philippe  ;  mais 
qui  donc  surveillait  le  domestique  ? 

—  Personne.  Cette  corvée  lui  semblait 
naturelle  comme  les  autres.  Si  vous  com- 
mandiez la  même  à  nos  jeunes  gens,  ils 
refuseraient,  ou  s'ils  acceptaient,  au  lieu  de 
rester  dans  la  charrette,  ils  courraient  à 
droite  et  à  gauche,  dans  les  fermes  voisines, 
se  réchauffer  auprès  des  servantes. 


38  L2    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

—  Mais  pourquoi  a-t-on  supprimé  cette 
garde  de  nuit? 

—  Parce  que  ce  n'est  plus  la  mode. 

—  Et  les  fermiers  dorment  tranquilles? 

—  Oui. 

—  Et  les  bœufs? 

—  Ils  se  gardent  seuls. 

—  Ils  ne  s'en  portent  pas  plus  mal? 

—  Non.  La  mode  aujourd'hui,  c'est  sim- 
plement de  faire  des  visites  aux  bœufs  qui 
ne  travaillent  pas  et  qu'on  engraisse  à  l'her- 
bage. Durant  les  dernières  années  de  mon 
service,  c'était  ma  besogne  chez  les  fermiers 
Corneille.  Chaque  matin,  à  quatre  heures, 
j'allais  voir  les  bœufs  dans  les  embauches. 
Je  visitais  une  partie  des  prés  avant  la  pre- 
mière soupe,  je  rentrais,  je  débarrassais  au 
galop  mon  écuelle,  et  je  visitais  l'autre  par- 
tie des  prés  avant  midi.  Je  regardais  les 
bœufs,  pièce  par  pièce,  pour  m'assurer 
qu'aucun  n'était  malade,  et  je  tâtais  sur  cha- 
cun les  dépôts  de  la  graisse. 

—  C'était  une  besogne  fatigante  ? 

—  Pas  plus  que  les  autres. 


NOUVELLES    DU    PAYS 


39 


—  Jamais  il  ne  vous  est  arrivé  d'acci- 
dent? 

—  Les  bœufs  me  connaissaient.  Je  ne 
craignais  que  la  rosée.  Elle  me  montait  aux 
cuisses,  et  malgré  mes  bottes,  malgré  le 
soleil,  je  ne  pouvais  pas  avoir  les  jambes 
sèches  avant  midi,  riieure  de  gagner  la 
table. 

—  Les  Corneille  vous  soignaient  ? 

—  Madame  Corneille  nous  faisait  un  pain 
où  elle  mettait  du  seigle,  des  fèves,  des 
vesces,  de  tout... 

—  Excepté  du  blé  ? 

—  Elle  y  mettait  tout  de  même  un  peu  de 
blé,  dit  Philippe.  Il  y  avait  seulement  trop 
d'ivraie  enivrante.  Au  réveil,  impossible 
d'écarquiller  les  yeux. 

—  Elle  vous  donnait  beaucoup  de  viande  ? 

—  Quand  un  cheval  s'était  blessé  à  en 
crever,  on  l'abattait  et  les  domestiques  man- 
geaient de  la  viande  quinze  jours  de  suite. 
Ils  avalaient  la  bête  jusqu'au  dernier  sabot. 

—  Vous  buviez  du  vin  ? 

—  Jamais.  Ils  en  boivent  aujourd'hui. 


40  LE    VIGNKUON    DANS    SA    VIGNE 

—  Du  bon  ? 

—  Assez  pour  laver  la  patte  d'un  chien, 
assez  pour  qu'ils  disent  qu'ils  boivent  du  vin. 

—  Les  fermiers  deviennent-ils  donc  meil- 
leurs ! 

—  Non,  mais  les  domestiques  deviennent 
plus  effrontés.  Ils  demandent. 

—  Vous  n'osiez  pas  ? 

—  Nous  n'y  pensions  pas,   dit  Philippe. 

—  Vous  ne  gagniez  qu'une  quinzaine  de 
sous  par  jour,  ils  gagnent  le  triple  ;  vous 
battiez  avec  le  fléau  et  vanniez  avec  un  van, 
ils  battent  à  la  machine  et  vannent  avec  le 
tarare  ;  vous  ne  preniez  de  repos  qu'aux 
grandes  fêtes,  et  ils  se  plaignent  ! 

—  Et  ils  s'écoutent,  dit  Philippe. 

—  Peut-être  que  les  besoins  augmentent 
avec  l'aisance,  et  peut-être  que  tout  compté, 
Philippe,  on  n'est  pas  plus  heureux  aujour- 
d'hui qu'autrefois. 

—  On  le  croirait,  car  des  tapées  déjeunes 
quittent  le  pays  et  vont  à  Paris  où  ils  espè- 
rent vivre  grassement.  Avec  de  la  chance,  ils 
réussissent.  Mais  ceux    qui  restent  doivent 


NOUVKLLF.S    DU    PAYS  41 


montrer,  aujourd'hui  comme  hier,  les  qua- 
lités de  Fane.  S'ils  sont  sobres  et  laborieux, 
ils  peuvent  faire  leur  vie  et  se  mettre  de 
côté,  pour  les  vieux  jours,  du  pain  sec. 

—  C'est  maigre. 

—  On  ne  meurt  pas  de  faim,  dit  Philippe. 

—  On  en  meurt  moins  vite.  Ne  pensez- 
vous  pas,  Philippe,  que  le  mal  vient  de  ce 
que  les  uns  ont  trop  et  les  autres  trop 
peu  ? 

—  Il  faut  bien  qu'il  y  ait  des  riches. 

—  Pourquoi,  Philippe? 

—  Parce  qu'il  y  en  a  toujours  eu. 

—  Pourquoi  ne  serait-ce  pas  votre  tour 
d'ôire  riche  ?  Vos  pères  étaient  pauvres, 
vous  êtes  pauvre,  et  vos  fils  et  les  fils  de 
vos  fils  seront  pauvres.  Pourquoi  ? 

—  Parce  que  c'est  arrangé  comme  ça. 

—  Ce  serait  autrement,  si  le  hasard  l'avait 
voulu. 

—  Il  n'a  pas  voulu. 

—  Contre  une  telle  injustice,  vous  avez 
le  droit  de  réclamer. 

—  On  me  rece>  raiti 


42  LE    VIGNERON    DANS    SA     VIGNE 

—  Qui  sait  ?...  Criez  fort  et  les  riches 
partageront. 

—  Ils  ne  sont  pas  si  bêtes.  A  leur  place... 

—  Qu'au  moins  ils  donnent  leur  superflu! 

—  Dès  qu'on  donne  quelque  chose  au 
monde,  dit  Philippe,  de  l'argent  ou  n'im- 
porte quoi,  le  monde  tourne  mal.  Moi,  par 
exemple,  je  serais  vite  un  homme  perdu. 

—  Vous  supporteriez  la  fortuné  comme 
les  autres. 

—  Non,  non. 

—  Pourquoi,  Philippe  entêté  ?  Pourquoi? 
pourquoi  ? 

—  Parce  que  les  autres  et  nous,  ce  n'est 
pas  la  môme  chose. 

Voilà  son  refrain.  Il  v  a  deux  races  d'hom- 
mes,  celle  des  riches  et  celle  des  pauvres.  Il 
n'est  pas  de  la  race  des  riches.  Quoi  de  plus 
clair  ?  Impossible  de  le  tirer  de  là. 

Qu'il  y  reste  1 


NOUVELLES    DU    PAYS  '«3 


VI 


Depuis  neuf  heures,  le  village  dort  dans 
le  silence. 

On  ne  trouverait  pas  un  chien  égaré. 

Il  n'y  a  plus  que  la  lune  dehors.  Inutile, 
elle  répand  sa  lumière  blanche  dont  personne 
ne  profite  et  perd  son  temps  à  n'éclairer  que 
des  choses,  la  rue  déserte,  les  volets  fermés. 

Mais  à  minuit,  un  verrou  pousse  une 
plainte  de  gorge  malade,  la  porte  s'ouvre  et 
Philippe  se  montre,  pieds  nus,  en  chemise  (t 
en  bonnet  de  coton.  Il  bâille,  écarte  les  bras, 
se  rafraîchit  au  courant  d'air  et  regarde  la 
lune,  stupéfait  de  lavoir  encore  pleine,  bien 
qu'il  l'ait  toujours  vue  régulièrement  croître 
et  décroître  depuis  qu'il  la  connaît. 

8. 


44  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


Il  traverse  la  cour,  va  jusqu'au  petit  mur 
qui  contient  le  fumier,  et  autant  par  habi- 
tudeque  par  économie,  il  pisse. 

Il  ne  rentre  pas  tout  de  suite  et  goûte  le 
calme  comme  un  breuvage: 

D'ailleurs  on  tire  un  autre  verrou,  une 
seconde  porte  s'ouvre  et  lemaréchal-ferrant, 
réveillé  par  une  même  cause,  sort  de  sa 
maison.  Il  a  pris  son  tricot  et  ses  sabots. 
Ses  premiers  regards  montent  vers  la  lune, 

—  Est-elle  belle  ! 

Il  ne  dit  que  cela. 

Il  pisse. 

Bientôt  paraissent  le  menuisier,  l'auber- 
giste, et  Gagnard,  et  Fernet,  qui  se  hâtent 
différemment  selon  le  besoin. 

On  croirait  qu'ils  se  sont  donné  rendez-vous. 

Mais  non.  Ils  se  lèvent  ainsi  au  milieu  des 
pures  nuits  d'été.  Ils  laissent  un  instant  les 
femmes  libres  chez  elles,  et  préfèrent  pour 
eux  la  nature. 

Ils  se  reconnaissent  avec  plaisir  et  échan- 
gent des  paroles  rares,  d'une  sonorité  qui 
les  étonne.  Ils  se  gardent  de  plaisanter  ou 


NOUVELLES    DU    PAYS  45 


de  songer  à  mal.  Avant  d'aller  se  recoucher, 
ils  s'attendent.  Rien  ne  les  presse  Ils  ai- 
ment peu  le  lit. 

—  Le  fermier  est  donc  mort,  qu'il  ne  vient 
pas  ? 

Jérôme,  le  plus  vieux  du  village,  s'avance 
appuyé  sur  une  canne.  Sa  fille  a  beau  lui  dire  : 

—  Papa,  vous  vous  enrhumerez  ;  mettez 
votre  culotte,  au  moins. 

Il  s'obstine  et  périrait  plutôt  que  de  s'aban- 
donner à  la  mollesse. 

Les  autres  lui  crient  un  bonsoir  familier. 

Très  occupé,  il  ne  répond  pas. 

Il  accomplit  gravemept  les  moindres  actes 
de  la  vie,  et  la  lune  ne  saurait  le  distraire. 

Il  a  fini.  Tous  ont  fini. 

f —  A  demain  ! 

•—  A  aujourd'hui,  tu  veux  dire  I 

Paresseusement  chacun  rentre.  Les  por- 
tes claquent.  Le  dernier  verrou  jette  un  cri 
de  gorge  étouffée. 

La  lune  reste  toute  seule  dehors,  plus  vaine 
que  jamais.  Un  rêve  de  linotte  troublerait  le 
silence 


46 


LK    VlGJ<EUON     DANS    SA     VIGNK 


VII 


Madame  Philippe  est  encore  agitée  et 
toute  fière,  parce  qu'elle  a  reçu  la  visite  de 
Madame  Delange,  la  riche  châtelaine. 

—  Je  vous  jure  que  c'est  vrai,  me  dit-elle. 

—  Mes  félicitations,  madame  Philippe,  et 
quand  avez-vous  eu  cet  honneur? 

—  Ce  matin;  j'étais  occupée  à  mon  mé- 
nage, quand  tout  à  coup  je  vois  entrer  cette 
belle  dame.  Je  ne  savais  où  me  mettre.  Elle 
me  dit  :  «  Bonjour,  madame  Philippe  ;  je- 
vous  fais,  en  passant,  une  petite  visite.  »  Moi 
je  retrouve  ma  tête  perdue  et  je  lui  dis  : 
c(  Vous  êtes  bien  aimable,  madame.  »  Et  je 
lui  offre  une  chaise  pour  s'asseoir,  ce  Non, 
merci,  me  dit-elle,  je  ne  suis  pas  fatiguée.  » 


NOUVELLES    DU     PAYS  47 


Elle  soufflait  cependant  fort,  mais  elle  pré- 
fère rester  debout,  elle  regarde  les  murs  de 
la  maison,  Thorloge,  le  lit,  l'arche,  et  elle  me 
demande  des  nouvelles  du  père  et  des  petits, 
si  Tannée  sera  bonne  en  foin,  en  blé,  en 
fruits;  et  elle  parle,  elle  parle;  je  n'ai  pas 
le  temps  de  lui  répondre  ;  puis  ça  la  reprend, 
elle  me  dit  au  revoir  et  elle  sort. 

—  Si  vite? 

—  Comme  ça. 

—  C'est  drôle. 

—  Oui,  c'est  drôle.  Qui  donc  pouvait 
imaginer  que  la  dame  du  château  entrerait 
un  matin  dans  la  maison  d'une  pauvre  femme 
comme  moi? 

—  Personne,  madame  Philippe,  et  j'ai 
beau  chercher,  je  ne  m'explique  pas  la  cause 
de  cette  visite. 

—  La  cause?  Mais  Madame  Delange  me 
l'a  expliquée.  Elle  voulait  me  voir,  par  gen- 
tillesse, tout  bonnement. 

—  Vous  êtes  sûre? 

—  Rien  ne  l'y  obligeait,  je  ne  l'invitsis 
pas. 


48  LE    VIGNERON'    DA.NS    SA.    VIGNE 

—  Vous  croyez  sérieusement,  madame 
Philippe,  que  c'était  une  vraie  visite? 

—  Et  pourquoi  pas  ?  Oh  !  une  toute  petite 
visite  de  hasard.  J'ai  pensé  :  Madame  Delange 
se  promène,  il  fait  beau,  elle  est  de  bonne 
humeur,  elle  passe  devant  ma  porte  ouverte, 
elle  m'aperçoit  et  se  dit  :  «  Tiens,  je  ne 
connais  pas  la  cabane  des  Philippe,  je  veux 
voir  comment  cette  brave  femme  s'arrange 
chez  elle,  ça  lui  fera  plaisir.  » 

—  Et  vous  êtes  flattée? 

—  Faut-il  me  désoler  parce  que  cette 
dame  me  prouve  qu'elle  ne  me  méprise  pas  ? 
Mais  elle  a  dû  me  prendre  pour  une  mal 
élevée.  J'ai  oublié  de  lui  demander  si  elle 
voulait  se  rafraîchir.  Elle  est  partie  trop 
brusquement.  Si  j'avais  osé,  j'aurais  couru 
après  elle. 

—  Vous  dites  qu'elle  soufflait  fort  ? 

—  Oui,  elle  était  rouge  de  chaleur. 

—  Dites-moi,  madame  Philippe,  quand 
elle  est  entrée,  vous  n'avez  rien  remarqué, 
sur  la  route  ? 

—  Non. 


NOUVELLES    DU    PATS  49 


—  N'y  avait-il  pas,  sur  la  route^  des 
bœufs  ? 

■ —  Quels  bœufs? 

—  Y  en  avait-il  ? 

—  Est-ce  que  je  m'amuse  à  regarder  s'il 
passe  des  bœufs  sur  la  route? 

—  Vous  n'avez  jamais  peur  des  bœufs, 
vous,  madame  Philippe? 

—  Pourquoi  diable  me  posez-vous  des 
questions  pareilles? 

—  Et  savez-vous  si  la  châtelaine  en  a 
peur? 

—  Je  ne  sais  pas,  et  je  ne  tiens  pas  à  le 
savoir. 

- —  C'est  très  important,  car  si  Madame 
Delange,  lariche châtelaine,  apeur  des  bœufs, 
et  s'il  passait  des  bœufs  sur  la  route,  au 
moment  où  elle  est  entrée  dans  votre  maison, 
sa  visite  n'a  plus  rien  qui  doive  vous  étonner, 
madame  Philippe^,  ni  vous  enorgueillir. 

—  Ah  !  vous  êtes  plus  malin  que  moi,  me 
dit-elle  désillusionnée. 

—  Non,  madame  Philippe,  mais  j'ai  tout 
vu  ce  matin. 


50  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 


VIII 


Courte,  ronde,  avec  une  taille  de  gerbe, 
solidement  debout  sur  ses  larges  pieds  d'ar- 
moire, elle  me  dit,  d'un  air  modeste,  qu'elle  a 
a  été  la  nourrissonne  de  Madame  Corneille. 

—  Je  ne  comprends  pas,  madame  Phi- 
lippe, vous  avez  presque  son  agc. 

—  Tout  de  même,  dit-elle,  quand  Madame 
Corneille  a  sevré  sa  Pauline,  comjne  son 
lait  ne  passait  pas,  c'est  moi  qui  l'en  ai 
délivrée. 

—  De  quelle  manière  ? 

—  En  la  tétant. 

—  (^uel  âge  aviez-vous  donc  ? 

—  Dix-neuf  ans. 

—  Mais  vous  étiez  encore  fille. 


NOUVEIT.HS    DU     PAYS  51 


—  Oui. 

—  Et  Madame  Corneille  n'avait  pas  honte  ? 

—  C'est  moi  qui  me  suis  offerte.  D'abord 
elle  refusait  :  «  Tu  n'oserais  pas  »,  me  dit- 
elle.  «Madame,  ai-je  dit,  je  m'offre  de  bon 
cœur,  et  ce  n'est  pas  pour  mon  plaisir,  c'est 
parce  que  je  vois  que  vous  tomberez  malade.  » 
Aussitôt  elle  déboutonne  son  corsage  et  je 
m'installe  entre  ses  genoux.  Elle  s'y  est 
vite  habituée.  Le  matin,  au  réveil,  elle 
m'appelait  :  «Viens  prendre  ta  goutte,  disait- 
elle  aimablement.  »  Je  n'étais  pas  longue  à  la 
mettre  à  son  aise  et  elle  me  remerciait  avec 
ses  plus  douces  paroles. 

—  C'est  agréable,  madame  Philippe? 

—  C'est  un  travail  qui  ne  donne  pas  ap- 
pétit, mais  la  chère  dame  souffrait  tant  I  fal- 
lait-il la  laisser  souffrir? 

—  Non,  madame  Philippe,  il  ne  le  fallait 
pas. 

—  Je  vous  assure  qu'elle  faisait  pitié  ! 

—  N'aurait-elle  pu  se  servir  d'une  tête 
relie  ? 

—  En  ce  temps-là,  ce  n'était  pas  connu 


52  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Elle  avait  essayé  de  se  téter  toute  seule 
avec  une  pipe,  mais  rien  ne  vaut  la  bouche 
humaine. 

—  Et  vous  étiez  une  nourrissonne  habile? 

—  Oui,  sans  me  vanter.  Au  début,  encore 
demoiselle,  je  me  cachais,  par  peur  des  do- 
mestiques qui  se  seraient  moqués  de  moi. 
Puis  la  nouvelle  s'est  répandue  que  je  té- 
tais mieux  que  personne.  Dès  qu'une  femme 
était  embarrassée,  elle  m'appelait.  Une  fois 
mariée,  je  n'ai  jamais  refuséce  service. 

—  Votre  réputation  n'a  pas  empêché  Phi- 
lippe de  vous  aimer? 

—  Au  contraire,  dit  Philippe.  Elle  était 
grasse  du  lait  d'autrui,  fraîche  et  blanche, 
et  elle  me  plaisait  beaucoup. 

—  Eh  bien!  Vous  ne  me  croirez  pas,  dit 
madame  Philippe;  j'ai  tété  charitablement 
toutes  les  femmes  du  pays  qui  ont  eu  besoin 
de  moi,  et  aucune  d'elles  n'a  voulu  me  téter; 
quand  je  leur  montrais  mes  seins  lourds, 
elles  faisaient  la  grimace  et  fdaient  comme 
des  lapins. 


NOUVELLES    DU    PAYS  53 


IX 


—  Ecoute,  dit-elle  à  Philippe,  je  ne  peux 
plus  durer.  Cette  nuit  je  n'ai  pas  fermé  l'œil; 
je  mordais  mon  traversin,  il  faut  que  ça 
finisse.  Prends  ta  lime,  pour  limer  ma  dent. 

—  Je  ne  sais  pas  limer  les  dents,  répond 
Philippe. 

—  Je  t'ai  vu  limer  du  fer  comme  un  serru- 
rier, dit  madame  Philippe  et  tu  ne  limerais 
pas  une  vieille  dent? 

—  Puisque  tu  y  tiens,  dit  Philippe. 

—  Attrape  ta  lime,  dit-elle  résolue. 

—  Quelle  bouche!  dit  Philippe,  tu 
manges  donc  ta  soupe  avec  un  sabre  ? 

—  N'aie  pas  peur,  dit-elle  habituée  à 
cette  plaisanterie,  entre  ton  outil  et  frotte 


54  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

jusqu'à  ce  que  je  te  drie  :  arrête!  Ensuite 
je  mettrai  sur  ma  dent  du  papier  d'argent 
de  chocolat. 

—  Bâille,  dit  Philippe. 


:OTTVF.LUFS    DU    PAYS 


Ce  matin  Philippe  fauche.  Il  a  posé  dans 
un  coin  son  gilet  et,  vêtu  de  sa  chemise  dé- 
boutonnée et  de  sa  culotte  qui  tient  toute 
seule,  coiffé  d'un  vieux  chapeau  qui  n'est 
pas  de  paille  malgré  la  chaleur,  il  coupe  au- 
jourd'hui Fherbe  de  son  pré  qu'il  trouve 
assez  ileurie. 

Philippe  est  un  faucheur  expérimenté.  Il 
n'attaque  pas  le  pré  avec  une  ardeur  impru- 
dente. Il  donne  le  premier  coup  de  faux 
dont  l'herbe  du  bord  est  surprise,  sans  pré- 
cipitation, comme  il  donnera  le  dernier.  Il 
s'efforce  d'abattre  l'herbe  par  coutelées  ré- 
gulières, de  raser  net  le  tapis,  car  le  meilleur 
du  foin  c'est  le  pied  de  la  tige,  de  faire  ses 


56  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

andains  de  la  même  largeur,  et  non  de  finir 
son  ouvrage  avant  de  l'avoir  commencé. 

Il  ne  laisse  pas  un  seul  gendarme,  c'est-à- 
dire  un  seul  brin  d'herbe  debout,  échappé  à 
la  faux. 

Je  le  vois  de  loin  qui  avance  à  petits  pas 
glissés,  la  jambe  droite  pliée,  la  gauche 
presque  tendue  et  un  peu  en  arrière.  Ses  sa- 
bots, où  il  a  les  pieds  nus,  marquent  deux 
raies  parallèles.  Il  trace  un  chemin  si  propre 
que,  tout  à'  l'heure,  on  passera  ce  lac  d'herbes 
profondes  à  pied  sec. 

La  faux  coupe  de  droite  à  gauche,  d'un 
trait  rapide  et  sûr,  puis  elle  revient,  la  pointe 
levée  et  du  dos  caresse  l'herbe  suivante  qui 
va  tomber. 

Tantôt  elle  siffle,  légère,  tantôt  elle  grince 
(  t  çà  et  là,  par  le  pré,  de  grandes  herbes  fris- 
sonnent d'inquiétude,  et  brusquement  elle  a 
le  hoquet  sur  un  caillou. 

Philippe  s'arrête,  tâte  la  lame  du  doigt  et 
Taffile  avec  une  pierre  à  aiguiser  qui  lui  pend 
sous  le  ventre  dans  un  cornet  de  bois.  Et 
maintenant  il  se  ferait  la  barbe! 


NOUVELLES    DU    PAYS  57 


Vers  dix  heures,  Madame  Philippe  lui 
apporte  une  bouteille  d'eau. 

Pendant  qu'il  boit,  elle  cherche  des 
«puces  ».  C'est  le  nom  vulgaire  d'une  gra- 
minée,  la  tremblette,  si  grêle  que  ses  petites 
fleurs  tremblent  toujours,  comme  des  in- 
sectes, àpeines  retenues  auboutdeleurs tiges 
trop  minces.  Madame  Philippe  en  fait  un  bou- 
quet, parceque  la  tremblette  nesefanejamais, 
et  que  dans  un  pot,  sur  la  cheminée,  elle  se 
conservera  gracieuse  jusqu'à  l'été  prochain. 
C'est  la  fleur  d'hiver  des  paysannes. 

Philippe  ayant  bien  bu,  l'estomac  gonflé 
d'eau,  rend  la  bouteille  à  sa  femme  qui  la 
cache  au  frais,  par  terre,  sous  le  gilet. 

Philippe  ne  se  remet  pas  tout  de  suite  à 
faucher.  11  souffle  un  peu,  appuyé  sur  la  faux, 
regarde  si  le  temps  ne  menace  pas,  si  des 
nuages  ne  bouchent  pas  l'horizon,  et  il  se 
sèche  le  front  avec  sa  manche  de  chemise. 

Madame  Philippe  qui  a  pris  chaud  à  cueillir 
seulement  un  maigre  bouquet  s'essuie  le 
visage  avec  son  tablier.  Ils  restent  là,  coude 
à  coude,  un  instant  désoccupés. 


58  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

Oh!  n'espérez  rien! 
L'odeur  du  foin  ne  les  grise  pas. 
Ils  ne  vont  pas,  pour  vous  faire  plaisir,  se 
rouler  dans  l'herbe. 


NOUVELLES    DU    PAYS  59 


XI 


Philippe  fut  valet  de  chambre  un  jour  et 
demi. En  ce  tem.ps-là,  sa  femme  nourrice  lui 
avait  trouvé  une  place  près  d'elle. 

Le  premier  jour  on  lui  donna  la  permis- 
sion de  se  promener  et  de  voir  la  ville.  Il  re- 
garda mal  et  sans  étonnement,  car  il  crai- 
gnait de  s'égarer.  Toutefois  une  boutique  de 
charcuterie  l'éblouit. 

Le  lendemain,  Madame  lui  fit  mettre  l'ha- 
bit de  service,  le  tablier,  et  lui  demanda  : 

—  Quel  est  votre  petit  nom  ? 

—  Philippe. 

—  Vous  vous  appellerez  Jean,  lui  dit- 
elle. 

Et  elle  commnaça  son  éducation. 

4 


60  LE    V(GMnO.->J    DANS    SA     VIGNIR 

Il  s'agissait  d'abord  d'épousseter  les  meu- 
bles. 

Resté  seul,  Philippe  ne  se  reconnut  pas 
dans  les  glaces. 

Il  s'assit,    son  plumeau  à    terre,  et   de 
meura  perplexe. 

Puis,  se  levant,  résolu,  il  prit  un  des  vases 
delà  cheminée,  le  plus  petit,  afin  de  causer 
moins  de  dommage,  et  le  laissa  tomber. 

^—  Voilà  un  beau  début,  Jean,  dit  Madame 
accourue. 

—  Oui,  madame,  répondit  Philippe,  mais 
ne  vous  fâchez  point,  je  vais  m'en  aller. 

—  Je  ne  vous  chasse  pas  pour  cette  ma- 
ladresse, Jean.  Une  autre  fois,  vous  ferez 
attention. 

—  S'il  vous  plaît,  madame,  dit  Philippe,  je 
m'en  irai  quand  même. 

—  Pourquoi,  puisque  je  vous  garde  ? 

—  Me  garderez-vous  malgré  moi  ?  Je 
mentais  tout  à  l'heure.  J'ai  cassé  votre 
pot  exprès,  par  malice,  pour  me  faire  ren- 
voyer. 

—  Encore  faut-il  que  je  vous   remplace, 


NOUVELLES    DU    PAYS  61 


dit  Madame,  vous  me  devez  huit  jours.  C'est 
l'usage. 

—  Chez  vous,  mais  chez  nous,  au  pays, 
dit  Philippe,  dès  que  ça  ne  marche  plus,  on 
se  quitte,  sans  tant  d'explications.  Attrapez 
votre  tablier  I 

Le  soir,  il  eut  la  joie  de  rentrer  au  vil- 
lage, d'ouvrir  sa  porte,  sa  fenêtre,  de  reni- 
fler l'air  de  son  jardin.  Il  rapprocha  les  bouts 
d'un  morceau  de  bois  que  la  flamme  avait 
séparé  en  deux,  et  mit  à  chauffer  l'eau  de 
la  soupe. 

De  temps  en  temps,  il  souriait  et  se  disait 
à  part  lui: 

—  Qu'elle  vienne  donc  les  chercher  ici, 
la  dame,  ses  huit  jours  ! 


62  LE    VIGNl'.RON    «A.NS    SA     VIGNE 


XII 


Philippe  n'est  pas  fier  et  il  use  tout  ce 
qu'on  lui  donne.  On  vient  de  lui  offrir  un 
chapeau  de  paille  d'enfant  orné  d'un  ruban 
violet  sur  lequel  le  mot  Neptune  est  écrit 
en  lettres  d'or. 

Philippe  n'a  pas  une  grosse  tête  et  le  cha- 
peau l'abrite  bien. 

—  Il  fera  mon  été,  dit-il. 

—  Vous  n'avez  qu'à  ôter  le  ruban. 

—  Il  ne  me  gêne  pas. 

On  peut  voir  Philippe,  qui  n'est  plus 
jeune,  travailler  au  jardin  sous  son  chapeau 
puéril.  Le  violet  du  ruban  s'éteint  peu  à  peu, 
mais  le  nom  doré  de  Neptune  persiste  au 
soleil. 


NOUVELLES    DU    PAYS  63 


En  chasse,  il  me  surveille,  et  chaque  fois 
que  je  passe  une  clôture,  il  accourt  et  écarte 
les  épines  ou  les  fils  de  fer  armés  de 
pointes. 

—  Ne  vous  donnez  pas  cette  peine,  lui 
dis-je.  Vous  attraperez  un  chaud  et  froid, 
je  passerai  bien  seul. 

—  Oh!  ce  n'est  pas  de  vous  que  je  m'in- 
quiète, dit  Philippe,  c'est  de  votre  paletot, 
vous  ne  prenez  aucune  précaution.  Vous 
le  déchirez  à  tous  les  piquants,  et  comme  il 
doit  me  revenir  un  jour,  je  tâche  d'en  sauver 
le  plus  que  je  peux. 

Le  soleil  d'août  a  brûlé  l'herbe.  On  ne 
peut  pas  donner  aux  bêtes  le  foin  de  la  ré- 
colte engrangée.  Que  leur  resterait-il  pour 
l'hiver  ? 

Et  on  les  laisse  au  pré. 

—  Mais  elles  y  jeûnent,  Philippe,  elles  y 
souffrent. 

—  On  les  voit  maigrir,  dit-il. 

—  Il  n'y  a  plus  un  brin  d'herbe;  qu'est-ce 
qu'elles  peuvent  bien  manger  ? 

4. 


64  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Elles  ne  mangent  pas,  répond  Phi- 
lippe, elles  embrassent  la  terre. 

Il  ne  se  réjouit  jamais  d'avance. 

—  Ça  pousse,  lui  dis-je,  voilà  les  arbres 
en  fleurs. 

—  Oui,  dit  Philippe,  il  y  a  bien  du  mal  à 
faire  pour  la  gelée. 

Gomme  il  travaille  et  sue  au  soleil,  dans 
le  jardin,  on  lui  porte  un  verre  de  vin.  II 
l'accepte,  mais  il  demande  d'abord  un  verre 
d'eau.  Il  avale  le  verre  d'eau  pour  la  soif, 
puis  le  verre  de  vin  pour  le  plaisir. 

Son  fds  soldat  n'a  pas  écrit  depuis  long- 
temps. Philippe  ne  veut  pas  avoir  l'air  inquiet. 
Il  cite  son  propre  père  qui  a  été  sept  années 
soldat  et  qui  est  resté  sept  années  sans 
écrire.  On  ne  savait  plus  où  il  était. 

—  Il  est  tout  de  même  revenu,  dit  Phi- 
lippe, et  quand  il  est  revenu,  on  l'a  repris. 

Il  se  reconnaît  malade  quand  il  n'a  plus 


NOUVELLES    DU    PAYS  65 


envie  de  manger  que  de  l'échalote.  Dès  que 
sa  tête  brûle,  il  dit  :  «  J'ai  la  fièvre.  »  Il  n'est 
pas  long  à  guérir  parce  qu'il  n'avait  qu'un 
mal  de  tête,  mais  il  se  croit  guéri  d'une  fièvre 

Il  tâte  une  chemise  de  soie  qui  sèche  au 
soleil. 

—  J'aimerais  ça,  dit-il. 

—  Tu  oserais  en  porter?  dit  Madame  Phi- 
lippe. 

—  Oui. 

—  Tu  mettrais  une  chemise  de  soie  dans 
ta  culotte  de  paysan  ? 

—  Pourquoi  pas  ? 

—  Mais  mon  pauvre  vieux,  ça  jurerait 
avec  le  reste ,  il  faut  que  la  queue  suive  le  loup . 

—  Ah!  tant  pis.  Pour  une  fois,  dit  Phi- 
lippe, elle  resterait  en  route. 

Il  prend  un  bain  quand  il  pêche  à  l'éper- 
vier. 

Il  est  souvent  mal  culotté,  déboutonné, 
mais  il  dit  que  pourvu  qu'on  ne  sente  pas 
le  froid  de  l'air,  ça  ne  fait  rien. 


66  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

Il  appelle  sa  vache  Charmante. 

—  C'est  commode,  dit-il,  quand  je  me 
fâche  et  que  je  veux  l'appeler  chameau,  j'ai 
plus  vite  fait  de  changer  de  nom. 

Il  ne  lit  les  affiches  de  la  mairie  que  lors- 
qu'elles se  décollent.  Tant  qu'elles  tiennent, 
il  n'a  pas  besoin  de  se  presser 

Son  rire  fait  de  loin  le  même  bruit  qu'un 
sanglot.  Il  faut  voir  Philippe  pour  être  sûr 
qu'il  rit. 

La  sueur  du  peuple  n'est  pas  un  symbole. 
Philippe  en  paraît  toujours  comme  verni.  Et 
de  nous  deux,  à  la  chasse,  c'est  lui,  je  le  vois 
bien,  que  les  mouches  préfèrent. 

Il  fait  une  bourriche,  mais  comme  les 
oreilles  du  lièvre  dépassent  et  retombent, 
elle  n'a  plus  d'œil.  Un  lièvre  tué  par  Philippe 
ne  peut  pas  aller  à  Paris  en  marquant  si  mal. 
Il  redresse  donc  les  oreilles  et  les  maintient 
droites  avec  une  épingle  anglaise. 


NOUVELLES    DU    PATS  67 


Le  soir,  rentrant  de  la  chasse, il  dit: 

—  Je  ne  voudrais  pas  redéfaire  tout  le 
chemin  que  j'ai  fait. 

D^une  femme  grasse  il  dit  qu'elle  a  les  os 
bien  cachés. 

Si  lèvent  souffle  fort,  il  dit  que  la  girouette 
ne  regarde  pas  à  l'ouvrage. 

Quand  la  rivière  déborde,  il  dit  :  «  On 
voit  la  mer.  » 

A  la  mort  de  son  frère  qu'il  aimait  beau- 
coup, il  dit:  «  Je  ne  m'y  habituerai  pas 
vite.  » 

—  Tout  arrive,  dit-il,  la  queue  du  chat  est 
bien  venue. 


NANETTË  MANQUE  LA  MESSE 

Aujourd'hui  dimanche,  pour  la  première 
fois  de  sa  vie,  cousine  Nanette  a  manqué  la 
messe. 

Elle  Fa  manquée  sans  le  vouloir  et  pourtant 
par  sa  faute,  et  voici  comme  c'est  arrivé. 

Ce  matin,  prête  de  bonne  heure,  elle  s'as- 
sied au  coin  de  la  cheminée,  selon  son  habi- 
tude, car  c'est  par  la  cheminée  qu'elle  entend 
sonner  la  messe.  Elle  l'entendrait  mal  du 
seuil  de  la  porte,  à  cause  d'un  mur  qui  sépare 
sa  cour  de  la  cour  voisine  et  qui  arrête  le 
son  des  cloches  ;  mais  par  la  grande  cheminée, 
il  tombe  droit  dans  l'oreille  de  Nanette,  plus 
clair  que  si  elle  était  assise  sous  le  clocher. 

D'ordinaire,  c'est  un  plaisir  pour  elle  d'enp 


70  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

tendre  toute  la  sonnerie.  Elle  ne  se  lève 
qu'au  dernier  coup  de  cloche,  elle  ferme  la 
porte  à  clef  et  part.  Mais  ce  matin,  avant  le 
premier  coup,  lasse  d'avoir  trop  remué  de 
foin  la  veille,  elle  s'endort  sur  sachaisC;,  elle 
s'endort  d'un  sommeil  de  travailleuse  qui  n'a 
pas  eu  un  moment  de  repos  cette  semaine, 
elle  dort  de  tout  son  cœur,  et  c'est  moi  qui  la 
réveille,  comme  je  reviens  de  promenade  et 
que  je  lui  dis  bonjour  par  sa  fenêtre  ouverte. 

—  N'allez-vous  donc  pas  à  la  messe,  ce 
matin,  cousine  ? 

—  J'ai  le  temps,  dit  Nanette  qui  se  dresse 
brusquement  et  se  frotte  les  yeux. 

—  Le  temps?  Mais  la  messe  est  sonnée. 

—  Ohl  non!  dit-elle  souriante. 

—  Mais  si. 

—  Non,  non  !  dit-elle,  je  l'aurais  entendue. 

—  Vous  dormiez,  cousine. 

—  J'ai  fermé  les  yeux  un  instant,  dit-elle  ; 
on  n'appelle  pas  ça  dormir.  Je  ne  dormais 
pas  serré. 

—  Il  faut  croire  que  vous  dormiez  déjà 
trop  pour  entendre  les  cloches. 


NOUVELLES    DU    PATS  71 


—  Elles  sonnent  de  bons  coups,  dit  Na- 
nette  ;  elles  m'auraient  bien  vite  fait  sauter 
en  Tair. 

—  Et  moi,  cousine,  je  vous  répète  que  la 
messe  est  sonnée  et  quand  vous  arriverez, 
Monsieur  le  curé  aura  commencé. 

—  Tranquillise-toi,  dit-elle  ;  il  est  vieux, 
il  ne  va  pas  vite,  je  le  rattraperai. 

—  Je  parie,  cousine,  que  vous  ne  me 
croyez  pas  ? 

—  Est-ce  que  tu  sais  seulement,  dit-elle, 
à  quelle  heure  ça  se  sonne,  une  messe  ? 

—  Je  vous  donne  ma  parole  que  je  ne 
suis  pas  sourd,  que  je  ne  dors  pas  debout 
dans  les  rues  et  qu'on  a  sonné  la  messe. 

—  Puisque  tu  l'as  si  bien  entendue,  pour- 
quoi donc  que  tu  n'y  vas  pas  toi-même,  espèce 
de  païen  ? 

—  Vous  vous  imaginez  que  je  plaisante  ? 

—  Avec  ça  que  tu  te  gênes,  quand  il  s'a- 
git de  religion. 

—  Je  vous  jure,  cousine.... 

—  Tu  m'ennuies  î 

—  Bon,  bon,  cousine  entêtée,  à  votre  aise! 

â 


72  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNR 


Je  vous  ai  prévenue.  Tant  pis  pour  vous  si, 
malgré  le  meilleur  de  vos  cousins,  vous  com- 
mettez un  péché  mortel. 

—  Marche  !  marche  !  dit-elle  ;  continue  ta 
promenade  sans  t'inquiéter  de  mon  salut  ; 
je  m'en  charge  toute  seule. 

Elle  dit  cela  et  au  fond  elle  n'est  pas  trop 
rassurée.  Elle  sort  dans  la  cour,  regarde  en 
l'air  comme  si  elle  cherchait  un  son  de  clo- 
che attardé;  elle  me  regarde,  hoche  la  tête, 
puis  sa  défiance  de  moi  l'emporte  et  elle 
rentre. 

Mais  bientôt  le  facteur  lui  crie  de  la  route  : 

—  Vous  n'allez  donc  pas  à  la  messe, 
aujourd'hui,  maman  Nanette? 

—  Si,  si,  répond  Nanette  troublée. 

—  On  ne  le  dirait  pas,  réplique  le  facteur. 

—  Est-ce  que^,  par  hasard,  elle  serait  déjà 
sonnée  ? 

—  Il  y  a  longtemps,  dit  le  facteur. 

—  Longtemps,  longtemps  ? 

—  Longtemps,  dit  le  facteur  d'une  voix 
déjà  lointaine. 

Nanette  se  dépêche  de  fermer  la  maison  et 


NOUVELLES    DU    PAYS  73 


se  hâte  vers  l'église.  Elle  passe  devant  la 
porte  du  vieux  Vincent  qu'on  appelle  Tête- 
Perdue,  qui  ne  va  plus  à  la  messe  parce  qu'il 
est  à  demi  paralysé  et  qui  se  chauffe  sur  son 
banc  au  soleil. 

—  Où  cours-tu  donc?  dit-il  à  Nanette. 

—  Cette  question  I   dit-elle  ;  à  la  messe. 

—  Pour  y  chercher  les  autres,  dit  Tête- 
Perdue. 

La  moquerie  frappe  Nanette  comme  un  bâ- 
ton jeté  dans  sesjambes.  Elle  s'arrête,  prise 
d'angoisse. 

—  Je  gage,  dit-elle,  qu'ils  en  sont  déjà  à 
l'offerte. 

—  Ils  ne  sont  peut-être  pas  loin  de  finir, 
répond,  sans  soupçonner  le  mal  qu'il  fait, 
Tête-Perdue. 

—  Mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  murmure  Na- 
nette. 

Elle  tremble  d'émotion  sur  place.  Elle  n'ose 
plus  avancer.  Jamais  elle  n'aura  le  courage 
de  gagner  son  banc  à  l'église,  au  milieu  des 
fidèles  étonnés  et  prêts  à  sortir.  Ils  lui  feraient 
honte.  Monsieur  le  curé  lui  lancerait  un  de 


74  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

ces  regards  qu'elle  connaît  bien  et  qui  don- 
nent froid  à  l'âme.  Elle  aime  mieux  s'en  re- 
tourner, et  se  cacher,  et  pleurer  de  dépit  et 
de  remords. 

Ainsi,  c'est  irréparable  :  elle  a  manqué  une 
fois  la  messe  !  Jusqu'ici  elle  ne  l'avait  man- 
quée  ni  pour  une  raison,  ni  pour  une  autre,  de 
libertinage,  de  maladie  ou  de  travail. 

Elle  avait  eu  la  chance  de  faire  toutes  ses 
couches  en  semaine. 

Et  aujourd'hui,  quand  elle  va  bientôt  mou- 
rir, elle  la  manque  !  Et  comme  elle  ne  sait 
pas  ne  pas  dire  la  vérité,  elle  n'invente  aucun 
prétexte.  Elle  dit  : 

—  Je  Tai  manquée,  par  ma  faute,  par  ma 
très  grande  faute,  par  ma  paresse  d'écer- 
velée. 

Le  village  ne  tarde  guère  à  le  savoir.  Elle 
va  de  porte  en  porte,  elle  se  confesse  à  tous 
ceux  qu'elle  rencontre,  qui  rient  d'abord  et 
puis  la  plaignent,  et  elle  vient  même  se  con- 
fesser à  moi. 

—  Rentrée  à  la  maison,  me  dit-elle,  je  me 
suis  agenouillée  au  pied  du  lit  et  j'ai  lu  la 


NOUVELLES    DU    PATS  ''5 


messe  dans  mon  livre  ;  mais,  tu  comprends, 
j'ai  eu  beau  la  lire  avec  ferveur,  ce  n'est  pas 
la  même  chose  que  d'assister  au  service  divin. 

—  Il  n  y  a  aucune  comparaison,  cousine. 

—  Aucune,  dit-elle  humblement. 

—  La  prochaine  fois,  cousine,  vous  croirez 
votre  cousin. 

—  Est-ce  qu'on  sait  jamais  si  tu  parles 
sérieusement  ?  Ah  !  je  me  le  rappellerai,  ce 
dimanche  I 

—  Vous  aurez  du  mal  à  vous  tirer  de  là. 

—  Je  m'en  tirerai  si  Dieu  me  pardonne. 

—  A  sa  place,  j'hésiterais. 

—  Je  t'en  supplie,  dit-elle,  ne  me  taquine 
pas  pour  te  venger  ;  je  suis  assez  mortifiée  ! 

—  C'est  justice. 

—  Tu  me  désoles^  dit-elle;  tu  as  de  la 
méchanceté,  ce  soir.  Je  vais  raconter  mes 
malheurs  à  d'autres,  à  Madame  Louise, 
ensuite  à  Pagette,  ensuite  à  «elle  que  je 
voudrai. 

—  Allez,  cousine;  prenez  garde,  votre 
jupe  balaie  l'escalier  ;  relevez-la  ;  pas  tanti 
pas  tant  :  oa  voit  vos  mollets. 


76  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

—  Des  beaux  mollets  ! 

—  Je  ne  dis  pas  qu'ils  sont  beaux. 

—  Ah  !  mon  pauvre  petit  !  répond  de  côté, 
d'un  ton  grave,  ma  vieille  cousine,  je  le  sens 
bien,  va,  que  tu  n'as  pas  de  cœur  et  que  tu 
ne  m'aimes  plua  I 


L'AMI    D'ENFANCE 


Robert  ouvre  à  peine  la  bouche  qu'on  voît 
qu'une  dent  incisive  lui  manque.  C'est  moi 
qui  l'ai  cassée,  avec  une  de  mes  flèches, 
quand  nous  étions  petits,  et  je  l'ai  cassée  si 
nettement  que  Robert  a  cru  que  c'était  par 
adresse.  Après  un  moment  de  stupeur  et 
d'inquiétude,  car  ses  lèvres  saignaient,  je 
l'ai  cru  comme  lui.  Le  coup  de  maître  nous 
honore  l'un  et  l'autre  et  Robert  rit  à  ma 
rencontre. 

—  C'est  vous  qui  me  l'avez  cassée,  dit-il. 

—  C'est  moi,  Robert,  je  me  rappelle  ;  ça 
ne  t'enlaidit  pas. 

—  Et  ça  m'est  bien  commode  pour  siffler, 
répondit  Robert  qui  zézaie  un  peu.   Je  vous 


78  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

garantis  que  je  ne  crains  pas  un  merle  aux 
alentours. 

Ce  souvenir  nous  rapproche  et  nous  atten- 
drit. 

Et  je  l'aime  encore,  mon  ami  Robert, 
parce  qu'il  est  de  son  village  et  qu'il  refuse 
de  le  quitter.  Paris  ne  l'attire  jamais  ;  il 
l'ignore,  il  prétend  que  c'est  une  ville  comme 
une  autre  et  il  ne  fait  pas  le  projet  d'y  aller 
pour  l'Exposition. 

Il  vit  content.  Homme  de  journées,  il  tra- 
vaille à  la  terre  plus  qu'il  ne  veut.  Quand 
il  a  fini  chez  les  autres,  il  s'occupe  dans  son 
jardin.  Il  ne  décesse  pas.  Il  gagne  large- 
ment de  quoi  ne  pas  mourir  de  faim.  Sans 
être  gros  et  gras,  il  se  porte  bien.  Il  mange 
surtout  du  pain  ;  il  mange  aussi  beaucoup 
de  salade  et  de  caillé.  Il  boit  de  l'eau  fraîche 
et  l'air  pur  est  à  discrétion. 

Sa  main  râpe  un  peu  la  mienne,  ses  oreilles 
gelées  parle  froid,  grillées  parle  soleil,  sem- 
blent avoir  été,  comme  des  feuilles,  en  proie 
aux  bêtes,  mais  il  a  l'œil  vif  et  il  se  tient  ferme. 
Si  la  teinte  de  ses  cheveux  est  indéfinissable, 


NOUVELLES    DU    PATS  79 


je  peux  lui  dire  sans  le  flatter,  qu'il  n'en  a  pas 
un  de  blanc  et  qu'il  vieillit  moins  que  moi. 
Tout  de  suite  il  me  tend  sa  tabatière. 

—  Merci,  lui  dis-je,  je  n'en  use  pas  et 
j'avoue  que  tu  m'étonnes. 

—  Pourquoi  ?  dit  Robert. 

—  Parce  que  tu  prises,  à  ton  âge,  comme 
une  vieille  femme,  comme  ma  tante. 

—  Une  prise  fait  du  bien  au  cerveau,  dit 
Robert. 

—  Oui,  je  sais,  elle  dégage,  mais  quelle 
vilaine  habitude  pour  un  jeune  homme  !  Tu 
Tas  depuis  longtemps  ? 

—  Depuis  la  mort  de  mon  père. 

—  Quel  rapport  ?  Priserais -tu  par  cha- 
grin? 

—  Oh  !  non,  dit  Robert.  Tenez,  avant  de 
mourir,  mon  vieux  papa  m'a  fait  cadeau  de 
cette  tabatière. 

—  Une  queue  de  rat  ? 

—  Oui,  elle  n'est  pas  jolie,  elle  est  en 
écorce  de  bouleau;  mon  père  y  tenait  fort. 
Il  l'aimait  m.ieux  qu'une  tabatière  d'argent, 
D'ailleurs  il  n'avait  pas  le  choix  ;  il  n'a  ia- 


80  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

mais  possédé  que  celle-là  et  jamais  il  n'a  pu 
la  perdre.  S'il  me  la  donne,  me  suis-je  dit, 
c'est  qu'ii  désire  que  je  m'en  serve,  et  aus- 
sitôt j'ai  prisé  dedans. 

—  De  sorte  que  tu  prises  non  par  goût, 
mais  par  respect  pour  la  mémoire  de  ton 
père. 

• —  Je  n'ai  eu  aucun  mal  à  m  y  habituer, 
dit  Robert.  La  première  prise  m'a  été  agréa- 
ble ;  c'est  plus  sain  que  le  tabac  à  fumer  et 
plus  économique. 

—  Et  tu  fais  plaisir  à  ton  père  qui  est 
mort. 

—  Peut-être.  Chaque  fois  que  j'ouvre  ma 
tabatière,  je  pense  au  vieux. 

—  Chaque  fois  ? 

—  Presque. 

—  Tu  l'aimais  donc  bien  ? 

—  Oui,  dit  Robert  ;  c'était  un  travailleur 
et  un  homme  juste. 

—  Il  ne  t'a  laissé  qu'une  tabatière  en  hé- 
ritage ? 

—  Il  me  l'a  laissée  avec  la  maison  pater- 
nelle. 


NOUVELLES    DIT    PATS  81 


—  Celle  que  tu  habites  ? 

—  Oui. 

—  Tu  y  es  convenablement  logé  ? 

—  Elle  est  grande  ;  elle  est  un  peu  hu- 
mide, mais  je  suis  dehors  toute  la  journée,  je 
ne  rentre  que  pour  me  coucher  ;  l'humidité  ne 
gène  que  la  bourgeoise  qui  reste  à  la  maison, 

—  Quelle  bourgeoise  ? 

—  Ma  femme. 

—  Tu  es  marié  ? 

—  Oui,  comme  vous. 

—  Elle  est  gentille,  ta  bourgeoise? 

—  Gomme  la  vôtre. 

—  Fichtre  I 

—  Sûrement  elle  Test  assez  pour  moi  et 
nos  deux  têtes  ne  font  pas  plus  mal  que  d'au- 
tres sur  l'oreiller. 

—  Tu  as  des  enfants  ? 

—  Deux,  comme  vous,  un  garçon  et  une 
fille,  comme  vous  ;  mais  j'ai  peut-être  eu 
tort  de  ne  pas  me  demander  si  j'avais  aussi 
comme  vous  de  quoi  les  nourrir. 

•—  Bah  !  Robert,  tu  es  plus  riche  que  moi 
et  plus  heureux. 


82  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNB 

m I 

A  ces  mots,  Robert  éclate  de  rire  et  siffle 
un  air  joyeux  par  le  trou  de  sa  dent  ;  c'est 
toute  sa  réponse,  et  il  n'y  a  pas  moyen  de 
discuter. 

—  Flûte  à  ton  aise,  lui  dis-je  ;  tu  ne  m'em- 
pêcheras pas  de  venir  habiter  plus  tard  une 
maison  près  de  la  tienne. 

•    —  Quand  vous  aurez  votre  retraite  r 

—  C'est  ça. 

—  Moi,  je  suis  tout  retraité,  dit  Robert, 
et  je  vous  attends. 

—  Nous  finirons  nos  jours  porte  à  porte. 

—  Tant  mieux  I  dit  Robert  ;  vous  n'êtes 
pas  fier  et  vous  aimez  le  peuple. 

—  J'ensuis,  Robert...  Pourquoi  ricanes- 
tu  encore?  Tu  es  insupportable.  Ne  crois-tu 
pas  que  je  serai  ton  camarade  comme  quand 
j'étais  petit  ? 

—  Si,  si,  dit  Robert  redevenu  sérieux,  et 
le  soir  nous  jouerons  aux  cartes  l'un  chez 
l'autre. 

—  Je  te  le  promets  et  nous  boirons  des 
brûtots  d'eau-de-vie  sucrée,  et  nous  lirons 
des  livres  à  la  veillée  ;  lis-tu  quelquefois  ? 


NOUVELLES    DU    PATS  83 


—  Je  lis  des  livres  de  labibliothèque  com- 
munale. 

—  Lesquels  ? 

—  Des  livres  d'histoires. 

—  De  France  ? 

—  Non,  d'Indiens.  Ils  rampent  à  traver? 
la  brousse  ;   brusquement  ils  se  dressent  et 
dévastent  les  plantations.  Malheur  î  je  fré 
mis,  je  sue  dans  ma  chemise.  Voilà  les  li- 
vres que  je  dévore.  Et  vous  ? 

—  Moi  aussi.  Et  nous  ferons  des  prome- 
nades au  soleil,  comme  aujourd'hui.  Regarde 
notre  pays,  Robert  :  est-il  beau  !  Ce  grand 
pré,  au  fond,  que  traverse  l'Yonne,  est-il 
vert? 

—  Il  ferait  un  fameux  champ  de  tir. 

—  Un  champ  de  tir  !  quelle  drôle  d'idée! 
G'estun  pré  où  pousse  une  herbe  de  la  meil- 
leure qualité. 

—  Un  pré  qui  vaut  de  la  monnaie,  dit  Ro- 
bert. 

—  Un  pré  où  nos  magnifiques  bœufs 
blancs  profitent.  Pourquoi  veux-tu  mettre  à 
leur  place  des  soldats  ? 


84  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Je  n'y  tiens  pas,  dit  Robert. 

—  Alors?...  Et  là-bas,  de  l'autre  côté  de 
la  rivière,  vois  comme  ce  clocher  brille  au 
soleil  couchant! 

—  Mâtin  !  ce  qu'on  le  bombarderait  du 
point  où  nous  sommes  î 

—  Encore  !  Qu'est-ce  qui  te  prend  ?  Voilà 
tout  ce  que  cette  nature  t'inspire? Tu  parles 
comme  un  'général,  tu  souhaites  donc  la 
guerre  ? 

—  Oh  !  non,  s'écrie  Robert,  non,  non, 
pas  de  guerre  !  Je  ne  m'occupe  jamais  de 
politique.  Le  gouvernement  m'est  égal, j'ac- 
cepte n'importe  lequel  à  la  condition  qu'il 
nous  préserve  de  la  guerre.  Je  n'ai  peur 
que  de  la  guerre. 

—  Et  tu  voulais,  il  n'y  a  qu'un  instant 
saccager  cette  prairie  et  abattre  ce  clocher 
à  coups  de  canon  ! 

—  J'ai  dit  ça  comme  j'aurais  dit  autre 
chose. 

—  Prends  garde,  Robert,  on  t'écoute;  tu 
jettes  en  l'air  des  mots  qu'on  rattrape  et 
qu'on  répète.  Ce   que  tu  dis  comme  tu  di- 


NOUVELLES    DU    PATS  85 


rais  autre  chose,  on  assure  que  tu  le  penses. 
Tes  paroles  les  plus  insignifiantes,  ça  fait 
de  l'opinion  publique.  Parce  que  tu  préfères 
ton  village  aux  villages  voisins,  des  gens 
qui  te  connaissent  mal,  affirment  que  tu  dé- 
testes l'étranger  ;  et  s'ils  t'avaient  entendu 
tout  à  l'heure,  homme  pacifique,  ils  jure- 
raient que  tu  ne  songes  qu'à  égorger  tes 
frères. 


MADEMOISELLE  OLYMPE 


Avec  la  vie  de  Mademoiselle  Olympe 
Bardeau,  on  écrirait  un  roman  de  mœurs 
provinciales,  mais  il  serait  monotone.  Ce 
n'est  guère  varié,  ce  qu'elle  fait:  elle  passe 
son  temps  à  se  dévouer. 

Je  l'ai  toujours  connue  vieille  fille.  Il  y 
a  dix  ans,  elle  ne  l'était  pas  moins  ;  dans  dix 
ans  elle  ne  le  sera  pas  davantage;  elle  ne 
bouge  plus  ;  c  est  une  vieille  fille  précoce 
qui  se  conserve.  Chacun  lui  donne  l'âge 
qu'il  veut. 

Elle  aurait  pu  se  marier  autrefois  si  son 
frère  ne  lui  avait  emprunté  sa  dot  pour  la 
perdre  dans  le  commerce.  Elle  a  renoncé 
au  mariage,  mais  elle   aime  beaucoup  son 


88  LE  VIGNERON  DANS  SA  VlGNÊ 

frère.  A  ceux  qui  prétendent  qu'il  n'y  a  pas 
de  quoi,  elle  répond  qu'elle  l'admire. 

Elle  se  dévoue  maintenant  à  sa  mère 
ruinée,  elle  aussi,  par  les  mauvaises  affaires 
de  son  fils.  Toutes  deux  vivent  uniquement 
de  ce  que  gagne  Olympe  et  la  vieille  fille  s'ar- 
range si  mal  qu'elle  semble  gagner  le  moins 
qu'elle  peut. 

Habile  aux  travaux  d'aiguille  de  tous 
genres,  elle  a,  pour  une  brodeuse  de  province^ 
un  réel  talent  dont  elle  ne  sait  pas  tirer  parti. 

Une  dame  bien  intentionnée  lui  apporte 
une  bavette  à  broder. 

—  Choisissez  votre  modèle,  dit  Olympe. 
La  dame  ne  s'y  connaît  pas  et  elle  choisit, 

pour  sa  bavette  sans  valeur,  une  broderie 
compliquée  et  coûteuse.  Olympe  ne  fait 
aucune  observation  ;  elle  brode  et  elle 
demande  un  prix  qui  ne  jure  pas  avec  le 
prix  de  la  bavette. 

—  Gomment  voulez-vous,  dit-elle,  que  je 
fasse  payer  quinze  francs  le  feston  d'une  ba- 
vette de  trente  sous  ?  Cette  dame  aurait  le 
droit  d'être  surprise. 


NOUVELLES    DU    PAYS  89 


—  Il  fallait,  Mademoiselle  Olympe,  lui 
expliquer  qu'elle  choisissait  un  dessin  trop 
riche. 

—  Je  n'ai  pas  le  courage,  dit  Olympe,  de 
chagriner  une  personne  qui  s'intéresse  à 
moi. 

Elle  a  l'idée  de  donner  aux  petites  filles 
de  la  ville  des  leçons  de  couture  à  cinq  sous 
l'heure. 

—  Ce  n'est  pas  cher,  lui  dis-je. 

—  C'est  assez  cher,  dit  Olympe,  mais  ellea 
resteront  deux  heures,  si  elles  veulent. 

—  Pour  le  même  prix  ? 

—  Oh  1  oui,  dit  Olympe,  une  fois  là! 

Et  elle  dit  vrai.  Qu'importe,  en  effet,  que 
les  petites  filles  restent  deux  heures,  au 
lieu  d'une,  chez  Mademoiselle  Olympe  ?  Le 
difficile,  c'est   qu'elles  y  viennent. 

—  Je  n'ai  pas  à  me  plaindre,  dit-elle  ;  tou- 
tes ces  dames  sont  très  gentilles  et  me  don- 
nent du  travail.  Madame  Gervais,  la  femme 
du  médecin,  me  fait  faire  le  trousseau  de 
sa  fille. 

—  Sa  fille  se  marie  ? 


90  LE    VIGNERON    DAWS    SA    VICNB 

—  Oh  I  non,  elle  n'a  pas  quatorze  ans. 

—  Et  vous  lui  faites  déjà  son  trousseau  ? 

—  Oui,  ne  se  mariera-t-elle  pas  un  jour 
ou  l'autre  ? 

—  Tout  de  même,  Madame  Gervais  ne 
perd  pas  de  temps. 

—  C'est  commode  pour  moi,  dit  Olympe. 
Je  travaille  au  trousseau,  quand  came  plaît 
Je  brode  cette   semaine  une  chemise,  et  la 
semaine    suivante   un    mouchoir.    Madame 
Gervais  n'exige  pas  que  j'aille  vite. 

—  Elle  est  Lien  bonne. 

—  Sans  doute,  elle  pourrait  faire  faire  ce 
trousseau  à  Paris,  au  moment  du  mariage, 
en  une  fois. 

—  Il  lui  coûterait  plus  cher. 

—  Elle  est  riche. 

—  Et  économe.  Je  suis  sûr  qu'elle  ne  vous 
paie  pas.  Je  veux  dire  qu'elle  vous  paie 
mal. 

—  Elle  me  donne  l'argent  dont  j'ai  besoin 
Nous  sommes  en  compte. 

—  Et  vous  ne  comptez  jamais. 

—  Je  vous  prie,  dit  vlademoiselle  Olympe, 


NOUVELLES    DU    PATS  91 


de  ne  pas  dénigrer  Madame  Gervais  qui  m'a 
confié  ce  travail  par  charité. 

Presque  toutes  ces  dames  se  font  un  plai- 
sir de  passer  à  Mademoiselle  Olympe  ce 
qu'elles  ne  mettent  plus.  Elle  accepte  en 
pleurant  n'importe  quoi  ;  elle  ne  manque 
jamais  de  jupes  fanées  et  elle  pourrait,  cha- 
que matin,  si  elle  voulait,  sortir  avec  un 
nouveau  corsage  défraîchi.  Elle  trouve  le 
temps  de  remercier  par  des  visites  de  céré- 
monie et,  quand  elle  va  voir  une  de  ses  bien- 
faitrices, elle  a  la  délicatesse  de  porter  les 
vieilleries  qu'elle  lui  doit.  Et  elle  ne  se  con- 
tente pas  de  dire  merci,  elle  laisse  quelque 
petite  chose,  un  rien,  un  bout  de  cette  den- 
telle qui  ne  lui  coûte  que  les  yeux  de  la  tête. 

C'est  un  plaisir  de  l'aider,  mais  il  faut  être 
généreux  avec  discernement.  Madame  la 
mairesse  se  trompe  :  elle  réabonne  tous  les 
ans  Mademoiselle  Olympe  à  un  journal  de 
modes  ;  elle  croit  lui  faire  un  cadeau  utile 
et  agréable.  C'est  désastreux  pour  Olympe 
qui  s'obstine  à  prendre  part  aux  concours 
de  ce  journal.  Certes,  si  elle  obtenait  un 


92  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

premier  prix,  ce*  serait  la  fortune  et  la  gloire, 
mais  Olympe  n'a  ni  goût  ni  originalité.  Elle 
ne  sait  pas  que  les  abat-jour  modernes  sont 
légers  comme  des  danseuses  ;  elle  charge 
les  siens  de  lithophanies  et  ne  réussit  que 
de  lourdes  horreurs.  Quand  elle  a  payé 
les  frais  d'envoi  et  de  manutention,  il  faut 
qu'elle  paie  les  frais  de  retour  et  elle  hésite 
à  faire  revenir  sa  pelote  à  épingles  ou  sa 
recette  de  cuisine.  Elle  n'a  obtenu  qu'une 
quatrième  mention  honorable,  pour  un  cor- 
don de  sonnette.  Il  n'était  pas  élégant,  il 
était  solide  :  on  pouvait  se  pendre  après. 

Elle  se  repose  quelquefois,  elle  cultive  son 
jardin  qui  est  grand  comme  une  serviette, 
et  de  temps  en  temps  elle  place  un  bol  de 
fraises. 

Dans  cette  petite  ville,  tout  le  monde, 
môme  les  dames  qui  en  profitent,  reconnaît 
les  vertus  de  Mademoislle  Olympe.  Seule, 
sa  mère,  madame  Bardeau,  les  ignore. 
Olympe  lui  fait  croire  qu'elle  a  sauvé  de  la 
faillite  de  son  frère  quelques  économies 
presque  suffisantes.  Madame  Bardeau  le  croit 


NOUVELLES    DU    PAYS  93 


volontiers  et  vit  heureuse.  Elle  ne  s'occupe 
de  rien.  Que  voulez-vous  qu'elle  fasse?  Elle 
a  son  eczéma,  elle  le  gratte. 

Olympe  ruse  et  lui  cache  sans  peine  leur 
situation  misérable.  Levée  quotidiennement 
à  quatre  heures,  elle  lui  dit  qu'elle  se  lève 
à  six  heures.  Elle  se  garde  d'employer  ces 
deux  heures  d'avance  aux  soins  du  ménage, 
sa  mère  le  verrait.  Elle  coud,  elle  brode, 
elle  ne  se  permet  que  des  ouvrages  qui  ne 
font  pas  de  bruit.  A  six  heures,  elle  entend 
la  voix  de  Madame  Bardeau  qui  s'éveille. 

—  Olympe,  penses-tu  à  te  lever  ? 
Olympe  ne  répond  pas. 

—  Ma  fille ,  lève-toi ,  répète  Madame 
Bardeau  ;  tu  seras  en  retard  pour  la 
messe. 

Et  Olympe  répond  comme  une  personne 
qui  va  s'arracher  du  lit  : 

—  Oui,  maman,  voilà  !  voilai 

—  Hier  soir,  ma  fille,  à  quelle  heure  t'es- 
tu  couchée  ? 

—  Gomme  d'habitude,  maman,  à  neuf 
heures. 


94  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

—  Paresseuse  !  dit  Madame  Bardeau  in« 
dulgente. 

Comment  devinerait-elle  qu'il  était  mi- 
nuit? 

—  Tu  n'es  pas  raisonnable,  Olympe,  lui 
dit-elle  encore,  tu  manges  beaucoup  trop 
vite. 

—  Mais  non,  dit  Olympe,  c'est  toi  qui  ne 
manges  pas  assez  vite.  Tu  as  de  vieilles  dents, 
les  miennes  sont  plusjeunes,  j'ai  fini  la  pre- 
mière et  je  quitte  la  table.  Veux-tu  que  je 
reste  pour  te  regarder  ? 

—  A  ton  aise,  dit  Madame  Bardeau;  seu- 
lement je  te  préviens  que  tu  joues  avec  ta 
santé. 

Je  l'étonné  quand  je  lui  dis  que  sa  fille 
est  une  sainte. 

—  On  voit  bien,  dit-elle  sans  méchanceté, 
que  vous  ne  vivez  pas  avec  elle. 

—  Maman  a  raison,  dit  Olympe,  je  suis 
souvent  insupportable. 

—  Tu  vas  trop  loin,  dit  Madame  Bardeau; 
ne  Fécoutez  pas  :  au  fond,  c'est  une  bonne 
fille. 


LE  PETIT  BOHEMIEN 


En  sortant  de  l'épicerie  du  village,  avec 
une  bouteille,  il  courut  après  des  moutons 
que  leur  berger  ramenait  à  la  ferme.  Il  ne 
dit  rien  à  ce  berger  qui  avait  la  tête  de  plus 
que  lui  et  n'aurait  pas  répondu,  mais  il  sui- 
vit le  troupeau  et  s'en  occupa,  de  loin, 
comme  un  second  berger. 

Quand  une  brebis  restait  en  arrière,  c'était 
sa  part  :  il  pouvait  la  flatter,  tremper  ses 
doigts  dans  sa  laine,  lui  parler  en  maître 
jusqu'à  ce  que  le  chien  vînt  la  reprendre. 

A  la  porte  de  la  bergerie,  le  petit  bohé- 
mien fut  sérieusement  utile. 

Les  agneaux  nouveau-nés,  qui  n'avaient 
pas  vu  leurs  mères  de  la  soirée,  se  précipi- 


96  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


taient  dehors,  sous  elles.  Il  les  aida  à  retrou- 
ver chacun  la  sienne.  Il  en  sépara  deux  qui 
s'obstinaient  à  donner  des  coups  de  tête  au 
même  ventre.  Il  en  rattrapa  un  autre  qui, 
joyeux  d'être  libre,  oubliait  de  teter  et  bon- 
dissait imprudemment  vers  la  mare. 

Puis,  pour  sa  récompense,  le  petit  bohé- 
mien voulut  pénétrer  dans  la  bergerie.  Il  se 
croyait  chez  lui.  Mais  le  berger  lui  ferma  au 
nez  le  bas  de  la  porte  divisée  en  deux  parties. 
Le  petit  bohémien  posa  à  terre  sa  bouteille, 
se  pendit  à  la  porte  basse,  et  regarda 
par-dessus.  Ses  yeux  essayaient  de  percer 
l'ombre. 

Il  n'eut  pas  le  temps  de  se  fatiguer  les 
poignets.  Le  berger,  sa  besogne  terminée, 
ressortit,  ferma  cette  fois  la  porte  tout  en- 
tière, le  haut  et  le  bas,  au  verrou,  et  s'en 
alla  du  côté  de  la  soupe,  avec  son  chien. 

Le  petit  bohémien,  qui  le  suivait  encore, 
le  vit  entrer  dans  la  maison  et  s'asseoir  près 
des  autres  domestiques,  à  la  table  com- 
mune. Il  resta  seul  au  milieu  de  la  cour. 

Personne  ne  faisait   attention  à  lui,  et  la 


NOUVELLES    DU    PATS  97 


fermière  ne  se  dérangea  pas  pour  le  chasser. 

Il  renifla  fortement  et  revint  à  la  bergerie 
coller  son  oreille  à  la  porte.  Les  agneaux 
calmés  se  taisaient  un  à  un.  Il  s'assura  que 
le  verrou  extérieur  était  bien  poussé,  et  par 
précaution,  il  chercha  une  grosse  pierre  afin 
de  caler  la  porte.  Gela  fait,  n'imaginant  plus 
rien  à  faire,  il  reprit  sa  bouteille  et  se  décida 
à  quitter  la  ferme. 

G  'est  à  ce  moment  qu'il  aperçut  un  Monsieur 
sur  la  route.  Il  ôta  ses  sabots,  mit  ses  mains 
dedans,  et  pieds  nus,  rattrapa  vite  le  Monsieur. 

Il  ne  me  dit  pas  bonjour. 

Ses  mains  rendirent  les  sabots  à  ses  pieds 
et,  sans  un  mot,  il  marcha  près  de  moi,  non 
comme  un  petit  mendiant,  mais  comme  un 
petit  compagnon.  Il  s'efforçait  seulement  de 
faire  des  pas  aussi  grands  que  les  miens  et 
il  allait  où  j'allais. 

Je  parlai  le  premier  et  lui  dis  : 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  de  jaune  dans  ta 
bouteille? 

—  De  l'huile  et  du  vinaigre  que  j'ai  ache- 
tés chez  l'épicier 


98  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Pour  mettre  dans  ta  salade  ? 

—  Dame!  pas  dans  ma  soupe. 

—  Ce  que  tu  la  ballottes,  ta  bouteille  1 

—  Ça  mélange  Thuile  et  le  vinaigre. 

—  Où  la  portes-tu? 

—  A  notre  voiture. 
-7-  A  ta  roulotte  ? 

—  Oui.  Elle  est  là-bas,  au  pont  du  canal. 
Nous  sommes  arrivés  ce  matin  et  nous  repar- 
tirons ce  soir. 

—  Ça  t'amuse  de  courir  les  chemins  ? 

—  Oh  non!  j'aimerais  mieux  travailler, 

—  A  ton  âge?  Tu  me  fais  rire. 

—  J'ai  neuf  ans. 

—  Qu'est-ce  que  tu  pourrais  faire,  à  neuf 
ans  ? 

—  Me  louer  chez  les  autres. 

—  Tu  es  trop  petit. 

—  J'en  ai  connu  un  plus  petit  que  moi  qui 
n'avait  que  sept  ans  et  qui  menait  un  cha- 
riot de  bœufs. 

—  Ce  n'est  pas  vrai. 

—  Si,  Monsieur,  avec  un  aiguillon.  Je  lui 
ai  dit  :  «  Tu  vas  verser,  crapaud  !  »  Mais  il 


NOUVELLES    DU    PATS  99 


me  répondit  :  ce  N'aie  pas  peur,  mon  vieux  I  » 
et  il  n*a  pas  versé. 

—  Je  ne  te  crois  pas. 

—  Que  jamais  je  ne  voie  Dieu  si  je  mens  I 

—  Tu  te  figures  que  tu  serais  capable  de 
conduire  des  bœufs  ? 

—  En  tout  cas,  je  garderais  les  moutons 
ou  les  cochons. 

—  Ton  papa  ne  voudrait  pas.  Il  préfère 
que  tu  l'aides  à  poser,  la  nuit,  des  lignes  de 
fond  dans  les  rivières. 

—  Il  serait  très  content  de  me  trouver  une 
place,  maman  aussi. 

—  Moi,  je  te  répète  que  tu  es  trop  gosse. 

—  Non,  Monsieur,  non.  Monsieur  I  dit  le 
petit  bohémien  en  trépignant. 

—  Puisque  tu  es  un  malin,  place-toi  à  la 
ferme  de  ce  village. 

—  J'en  viens,  dit-il;  ils  m'auraient  bien 
pris,  mais  ils  ont  leur  monde. 

Ainsi  nous  faisione  un  bout  de  route  en- 
semble. 

Tantôt  le  petit  bohémien  courait,  tantôt  il 
marchait  à  mon  pas. 


100  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGXE 

Il  avait  une  vieille  casquette  de  cycliste. 
C'est  maintenant  la  coiffure  qu'on  use  et 
qu'on  jette  le  plus  et  elle  se  porte  beaucoup 
chez  les    vagabonds. 

Il  était  vêtu  de  morceaux  rapiécés  et  redé- 
chirés. Il  semblait  peler  des  genoux  à  la  tête, 
etd.e  toutes  ses  loques,  commeun  arbuste  de 
toutes  ses  feuilles,  il  frissonnait  au  vent. 

—  J'ai  trois  sœurs,  me  dit-il,  mais  il  y  en  a 
une  qui  ne  chante  plus. 

—  Ah  !  elle  est  grippée  ? 

—  Non,  elle  est  morte. 

—  Tu  ne  me  demandes  rien,  lui  dis-je. 
Est-ce  que  tu  as  quelquefois  des  sous  I 

—  Jamais. 

—  En  veux-tu  un? 

—  Oh  oui  ! 

—  Qu'est-ce  que  tu  en  feras  ? 

—  J'achèterai  du  pain. 

—  Pourquoi  du  pain  ?  pour  me  faire  plai- 
sir? Va,  ça  m'est  égal.  Achète  plutôt  un 
sucre  d'orge. 

—  J'achèterai  ce  que  vous  voudrez. 

—  Écoute,  lui  dis-je,  du  ton  grave  d'une 


NOUVELLES    DU    PAYS  101 


personne  généreuse  qui  tient  à  ce  que  le  sou 
qu'elle  offre  fasse  du  profit,  je  vais  te  don- 
ner un  sou,  un  beau  sou,  et  tu  achèteras  des 
bonbons  avec,  mais  pas  du  pain,  tu  m'en- 
tends, pas  du  pain,  des  bonbons. 

—  Je  vous  le  promets. 

—  Tu  ne  montreras  pas  ce  sou  à  ta  fa- 
mille 

—  Non. 

—  Tu  dis  non,  mais  elle  le  verra,  elle  te 
le  prendra. 

—  Je  le  cacherai,  dit-il. 
*   —  Où  donc  ? 

—  Là,  dit-il,  en  écartant  une  déchirure 
qui  Im  servait  de  poche. 

Je  tirai  cinq  sous  de  la  mienne  ;  par  je  ne 
sais  quelle  pudeur,  j'en  remis  un  dedans  et 
je  donnai  au  petit  bohémien  les  quatre 
autres. 

—  Oh!  quatre  !  dit-il. 

—  Oui,  quatre!   Un,  deux,  trois,  quatre. 
Ses  yeux,  soudain,   avaient  fleuri;  et  sa 

voix  aigre  de  gamin  était  redevenue  une 
voix  douce  d'enfant. 


102  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNtr 

—  Je  VOUS  remercie,  dit-il,  merci  bien 
tout  à  fait,  beaucoup.  Au  revoir,  Monsieur, 
bonne  santé  ! 

Il  fallut  se  quitter  pour  la  vie.  Il  s'éloi- 
gnait déjà,  mais  il  se  retourna  comme  s'il 
avait  oublié  quelque  chose  et  m'apporta  sa 
main  tendue  que  je  serrai,  sur  la  route  dé- 
serte, d'une  pression  furtive. 


HONORINE 


I 


Elle  ne  sait  plus  son  âge.  Gomme  on  le 
lui  demandait  trop  souvent,  elle  a  fini  par 
s'embrouiller  dans  ses  réponses,  et  elle  dit 
vrai,  elle  ne  le  sait  plus.  Les  mieux  rensei- 
gnés savent  qu'elle  n'a  pas  moins  de  quatre- 
vingt-six  ans. 

Il  lui  est  arrivé,  ce  mois-ci,  un  grand 
malheur.  Une  de  ses  petites  filles  a  fait  une 
faute. 

—  Pour  la  première  fois,  dit  Honorine, 
je  n'ose  pas  lever  la  tête  I 

Et  elle  la  baisse,  assommée.  Elle  avait 
tout  supporté,  le  travail  échinant,  la  mi- 
sère, les  chagrins  et  les  deuils.  Elle  avait 
perdu  des  enfants  partout,  les  uns  écrasés, 


104  LE    VIGNERON    DaiNS    SA    VIGNE 

les  autres  noyés,  les  autres  enlevés  soudain 
par  de  mauvaises  fièvres  ;  elle  avait  eu  même 
un  fils  tué  à  la  guerre,  elle  ne  saurait  dire 
quelle  guerre,  et  elle  avait  tout  accepté  sans 
se  plaindre,  mais  elle  ne  veut  pas  accepter 
le  déshonneur.  Pourquoi?  On  s'étonne,  à  la 
Voir  si  usée,  flétrie,  réduite  et  près  de  la 
mort,  que  le  déshonneur  de  sa  petite-fille 
ne  lui  soit  pas  égal  comme  le  reste.  Elle  en 
est  tombée  malade  de  honte.  Elle  a  dû  se 
mettre  au  lit:  la  tête  prise,  elle  ne  connais- 
sait personne.  Elle  s'imaginait  que  c'était 
fini.  Elle  a  voulu  recevoir  Dieu.  Il  est  venu 
et  reparti  sans  elle,  et  c'est  à  recommencer. 
La  voilà  encore  sur  pied,  mais  du  coup 
bonne  à  rien.  D'ailleurs  les  ménages  où  elle 
lavait  ont  profité  de  sa  maladie  pour  changer 
de  laveuse.  Il  est  temps  qu'elle  se  laisse  vivre 
de  ses  rentes.  C'est  dommage  qu'après  avoir 
travaillé  plus  que  n'importe  qui  au  monde, 
elle  n'ait  pas  un  sou  d'économie.  Elle  est, 
comme  elle  dit,  à  pain  et  à  bois  cherchés. 

Elle  ose  bien  chercher  son  bois,  parce  que 
c'est  presque  un  travail  comme  un  autre,  qui 


NOUVELLES    DU    PAYS  t05 


a'humilie  pas  des  vieilles  plus  riches  qu'elle, 
et  chaque  jour  qu'il  fait  beau,  elle  en  ra- 
masse. Il  ne  s'agit  que  de  mettre  dans  sa 
hotte  du  bois  au  lieu  de  linge,  mais  le  bois 
sec  lui  semble  plus  lourd  que  le  linge  mouillé. 
La  hotte  se  cramponne  à  son  dos  par  les  bre- 
telles de  chanvre  ;  la  vieille  se  courbe  en  avant, 
jusqu'à  terre.  Débarrassée,  elle  se  redressera 
à  peine,  le  pli  étant  pris.  Quelquefois  elle  va 
de  travers  parce  que  sa  hotte  tire  de  droite  et 
de  gauche,  et  quelquefois,  bon  gré  mal  gré, 
elle  s'assied  sur  un  tas  de  pierres  de  la  route. 
Mais,  dans  cette  lutte,  c'est  toujours  la  vieille 
qui  l'emporte.  Elle  aura  du  bois  cet  hiver. 
Il  ne  lui  reste  qu'à  trouver  son  pain  quo- 
tidien. Autant  l'avouer,  il  faut  qu'elle  men- 
die. C'est  le  plus  pénible.  Oh  !  elle  s'y  fera, 
et  déjà  quand  on  veut  lui  mettre  quelque 
chose  dans  la  poche  de  son  tablier,  elle 
recule  d  abord,  elle  dit  :  «  Non,  non  »,  à 
voix  haute,  puis  à  l'instant  elle  dit,  à  voix 
baissée:  «  Merci,  merci  »,  car  d'une  main 
machinale  elle  ouvre  sa  poche  afin  que  l'au- 
mône ne  tombe  pas  à  côté. 


106  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


II 


Je  ne  me  fatigue  pas  de  l'observer  avec  «ne 
stupeur  croissante  qu'elle  ignore.  Elle  me 
laisse  mener  la  causerie.  Elle  répond  toujours 
patiemment,  n'interroge  jamais  et  si  je  cesse 
de  parler,  elle  garde  le  silence.  D'une  phrase  à 
l'autre,  nous  avons  le  temps  de  rêver  à  notre 
aise. 

C'est  un  des  signes  de  sa  vieillesse 
qu'elle  oublie  quelquefois  son  sexe.  Elle  ne 
pense  plus  qu'elle  est  du  féminin  et  elle 
dit: 

—  Jeune,  je  n'étais  pas  gros,  j'étais  petit, 
mais  sain  et  fort  de  tempérament. 

On  n'ose  la  reprendre  ;  c'est  bien  tard  pour 
ectifier. 


NOUVELLES    DU    PATS  107 


A  quel  âge,  Honorine,  vous  êtes-vous 


mariée? 


—  A  vingt-quatre  ans.  J'aurais  pu  me 
marier  plus  tôt.  Sans  être  joli,  fin  joli,  je  ne 
faisais  pas  peur.  On  me  demandait  ferme, 
j'ai  voulu  attendre. 

—  Pour  quelle  raison  ? 

—  Une  idée. 

—  Avez-vous  eu  des  enfants  tout  de 
suite  ? 

—  Non  ;  j'ai  encore  fait  la  demoiselle  deux 
années  après  mon  mariage,  mais  une  fois  le 
premier  garçon  venu... 

—  Oui,  oui,  je  sais. 

Là,  il  faut  arrêter  Honorine,  car  elle  a  eu 
des  tas  d'enfants,  et  comme  ils  sont  tous 
morts,  elle  les  ressuscite  Tun  après  l'autre, 
les  compte,  les  mêle,  les  pleure.  On  s'y 
perd,  c'est  trop  long,  et  puis  ce  n'est  pas  gai. 

—  Êtes-vous  restée  honnête  ? 

—  Oh!  sûr. 

—  Pendant  votre  mariage  ? 

—  Pendant  et  après. 

—  Après,  vous  n'étiez  pas  obligée. 

7 


108  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Le  mariage  dure  toujours,  dit  Honorine. 

—  Ce  qui  n'empêche  pas,  Honorine,  qu'il 
y  ait,  même  à  la  campagne,  des  femmes  de 
mauvaise  conduite 

—  Il  y  en  a  plus  de  quatre,  dit-elle. 

—  Vous  les  méprisez  ? 

—  Ça  ne  me  regarde  pas. 

—  Détestez-vous    quelqu'un,   Honorine? 

—  Qui  donc,  Seigneur  ? 

—  Dame  I  vos  ennemis,  ceux  qui  vous  ont 
causé  du  chagrin,  des  dommages. 

—  Personne  ne  m'a  fait  de  mal. 

—  Et  vous  n'avez  fait  de  mal  à  personne  ? 

—  Dieu  merci!  non.  Une  manquerait  plus 
que  ça! 

Quoiqu'elle  ait  parlé  sans  orgueil,  elle  est 
prise  de  scrupule  et  revient  sur  sa  réponse. 

—  Tout  de  même,  dit-elle,  j'ai  peur  de 
devenir  maligne  en  vieillissant. 

—  Ne  craignez  rien. 

—  Si,  si,  je  m'imagine  que  des  fois  j'en 
veux  aux  ivrognes,  aux  paresseux,  à  mon 
prochain... 

—  Oh  !  votre  prochain  ! 


NOUVELLES    DU    PAYS  109 


—  C'est  du  prochain,  comme  vous  et  moi, 
et  pourtant,  si  je  ne  me  retenais,  je  leur 
dirais  des  sottises. 

—  Vous  en  êtes  incapable. 

—  Il  ne  faudrait  pas  me  défier. 

—  Vous  vous  trompez  ;  c'est  votre  der- 
nière illusion. 

—  Peut-être  bien,  murmure  Honorine  qui 
baisse  de  nouveau  la  tête  au  fond  d'un  mu- 
tisme où  elle  m'attend. 

—  Vous  en  avez  eu  de  la  misère,  vieille 
Honorine  ! 

—  J'ai  eu  ma  part. 

—  On  ne  fait  plus  de  travailleuses  comme 
vous. 

—  Guère. 

—  Avez-vous  peur  de  la  mort  ? 

—  C'est  rare  que  j'y  pense. 

—  Vous  ne  mourrez  peut-être  pas. 
Cette  plaisanterie  allume  faiblement  ses 

yeux  bordés  de  rouge.  C'est  à  croire  qu'elle 
espère.  Mais  ils  s'éteignent  vite. 

—  A  votre  âge,  Honorine,  vous  n'avez 
plus  de  raisons  de  mourir. 


110  LE    VIGNERON    vn.L\S    SA    VIGNfe 

■I  — — ■ ■ 

—  J'ai  ma  vieillesse,  c'est  une  raison. 

—  Vous  vivrez  votre  siècle. 

—  C'est  ce  que  je  dis  aux  jeunes  gens  ;  ça 
les  taquine. 

—  Mais  au  fond  vous  êtes  lasse  d'être 
malheureuse  et  vous  ne  tenez  pas  à  vivre  cent 
ans  ? 

—  Un  peu  plus,  un  peu  moins!  dit-elle 
absorbée. 

Je  ne  sais  pas  au  juste  ce  qu'elle  veut  dire, 
si  elle  fait  allusion  à  son  âge  ou  à  sa  misère. 
Elle  rêvasse  et  le  jeu  déréglé  de  ses  mâ- 
choires toujours  en  mouvement  lui  donne 
l'air  de  ruminer. 

—  Réveillez-vous,  Honorine. 

—  C'est  égal,  dit-elle,  j'ai  bien  ri. 

—  Vous  !  En  quelles  occasions? 

—  Aux  fêtes  du  pays,  aux  noces  du  vil- 
lage, à  la  rivière  avec  les  laveuses. 

—  A  propos  de  quoi,  Honorine  ? 

—  De  n'importe  ;  je  riais  parce  que  j'étais 
contente,  que  j'aimais  rire  et  danser.  Je  n'ai 
pas  toujours  eu  des  pieux  de  bois  sous  mes 
jupes,  je  dansais  en  riant  de  fameux  coups. 


NOUVELLES    DU    PATS  111 


—  Est-ce  que  vous  sauriez  encore  danser  ? 

—  Si  mon  petit-fils  Pierre  n'était  pas  mort 
et  qu'il  se  marie  demain,  je  ferais  le  premier 
saut  du  bal. 

—  Au  moins,  vous  pourriez  rire. 

—  De  bon  cœur,  s'il  fallait,  et  je  ferais 
bien  rire  les  autres. 

—  Riez  un  peu,  Honorine 

—  Je  n'ai  pas  envie. 

—  Montrez  seulement  comme  vous  riez. 

—  Sans  être  échauffée,  ça  ne  ferait  pas  le 
même  effet. 

—  Ça  me  fera  plaisir.  Allons!  riez,  Hono- 
rine. 

—  Je  veux  bien,  dit-elle,  parce  que  c'est 
vous. 

Elle  se  dresse,  pose  son  cabas  sur  sa  chaise, 
lève  un  pied,  frappe  dans  ses  mains  et  pousse 
par  trois  fois  une  espèce  de  hennissement. 

—  Assez,  Honorine,  assez  ! 

Elle  impressionnait  avec  sa  grande  bouche 
noire  où  je  ne  voyais  qu'une  longue  dent, 
comme  une  pierre  au  bord  d'une  mare.  Et 
ses  mains  sonnaient  l'os. 


112  LE    VIGNEllON    DANS    SA    VIGNE 

—  Vous  voyez,  dit-elle,  ce  n'est  pas  la 
même  chose  lorsqu'on  rit  exprès.  Il  aurait 
fallu  m'entendre  au  mariage  d'un  de  mes 
garçons.  Mon  Dieu!  que  j'ai  ri!  Mon  Dieu! 
que  j'ai  ri  ! 

—  Tant  que  ça,  Honorine?  c'est  drôle. 

—  C'est  la  vérité,  dit-elle  rassise  ;  per- 
sonne n'a  peut-être  plus  pleuré^,  mais  per- 
sonne n'a  peut-être  plus  ri  que  moi  dans  sa  vie. 

—  Recommenceriez-vous  votre  vie  telle 
quelle  ? 

—  Malheurs  et  bonheurs  compris,  avec  la 
permission  de  Dieu,  je  recommencerais. 

—  Implorez-le. 

—  Je  le  prie  trop  mal.  Le  soir,  dans  le  lit, 
je  m'endors  de  sommeil  au  milieu  de  ma 
prière.  Le  matin,  je  me  dépêche  d'aller  à  ma 
bc.c^ae,  et  je  le  prie  en  route,  mais  je  ren- 
contre quelqu'un,  je  bavarde  et  ma  prière 
reste  à  moitié  faite. 

—  Répondez  franchement,  Honorine: 
croyoz-vous  que  Dieu  existe? 

—  Il  faut  bien  ;  et  vous  ? 

—  Oh  !    moi,  je  n'en  sais   rien  du  tout 


NOUVELLES    DU    TAYS  113 


Croyez-vous  en  Dieu,  Honorine,  autant  que 
si  vous  étiez  jeune  ? 

—  Autant,  dit-elle,  mais  je  l'aime  moins. 

—  Ah  !  qu'est-ce  que  vous  lui  reprochez  ? 

—  Deux  injustices  que  je  ne  m'explique 
pas.  Je  lui  pardonne  le  reste,  mais  d'abord 
pourquoi  permet-il  que  le  mauvais  temps 
abîme  les  récoltes  ?  Pourquoi  nous  ôte-t-il  le 
lendemain  ce  qu'il  nous  a  donné  la  veille  ?  Il 
vient  de  me  reprendre  les  cerises  de  mon 
jardin.  Il  me  les  a  grillées  avec  son  soleil. 
Puisqu'il  est  le  bon  Dieu,  pourquoi  s'amuse- 
t-il  à  nous  jouer  des  farces  ? 

—  Peut-être  qu'il  n'existe  pas  ? 

—  Ma  foi,  on  le  dirait. 

—  Vous  doutez,  Honorine  ? 

—  Je  ne  doute  pas,  je  regrette  mes  cerises. 
Et  pourquoi  fait-il  mourir  les  jeunes  avant 
les  vieux  ?  Pierre,  mon  dernier  petit-fds, 
est  mort  cet  hiver,  et  moi,  une  vieille  propre 
à  rien,  je  suis  toujours  là! 

—  Ne  pleurez  pas,  Honorine,  vous  irez 
au  paradis  rejoindre  votre  Pierre.  J'espère 
que  vous  croyez  au  paradis. 


114  T.E    VIGNEIION     DA.NS     SA    VIGNE 

—  C'est  selon,  dit-elle,  ça  dépend  des 
jours;  je  ne  sais  plus. 

Je  lui  ai  dit  :  ne  pleurez  pas!  mais  elle 
n'avait  de  larmes  que  dans  la  voix.  Ses  yeux 
sont  à  sec  depuis  la  mort  de  Pierre.  Elle  ne 
pourrait  que  crier.  A  quoi  bon  ?  Elle  se  tasse 
déjà  sur  sa  chaise,  rentre  ses  coudes  aigus, 
ses  mains  ligneuses,  et  par-dessus  sa  tête 
basse,  comme  pliée  sous  le  joug,  je  vois 
son  dos.  Rien  ne  remue.  La  vieille  Honorine 
semble  inhabitée. 


NOUVICILES    DU    PAYS  115 


III 


D'abord  on  ne  s'aperçut  de  rien  à  la  maison 
isolée,  et  quelque  temps  on  continua  d'y 
vivre,  comme  d'habitude. 

Le  premier,  l'invisible  grillon  se  tut,  dès 
que  la  bûche  de  bois  s'éteignit. 

Puis,  l'unique  poule  qui  se  promenait 
dans  la  cour  monta  l'escalier,  piqua  du  be;- 
la  porte  fermée,  tendit  le  cou  vers  la  fenêtre, 
et  comme  les  épluchures  quotidiennes  ne 
tombaient  pas,  elle  sortit. 

Le  chat  se  lassa  de  faire  inutilement  le  gros 
dos  pour  sentir  dans  ses  poils  une  main  sèche 
qu'il  connaissait  bien.  Il  flaira  le  sol,  miaula 
de  colère,  griffa  les  chaises,  et  par  le  grenier 
8'en  alla,  perdu  ici,  se  retrouver  ailleurs. 

7. 


116  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNK 

Une  nuit,  les  rats  grignotèrent  la  dernière 
miette  du  coffre,  décoiffèrent  le  sucrier  vide 
et  ne  revinrent  pas. 

Les  araignées  tapies  n'attendaient,  pour 
filer  leurs  toiles,  que  le  silence.  Un  bruit 
régulier  le  troublait  encore. 

Mais  brusquement  l'horloge  s'arrêta.  Elle 
ne  s'était  point  ralentie  peu  à  peu,  ses  tic 
tac  faiblissant  jusqu'au  tic  tac  suprême  :  elle 
cessait  de  marcher  comme  une  personne 
frappée  debout,  et  qui  ne  se  croyait  pas 
malade. 

Le  cœur  de  la  maison  ne  battait  plus. 

Des  gens  du  village  poussèrent  la  porte  et 
ramassèrent  par  terre  la  vieille  Honorine, 
tombée  sur  le  nez  et  morte  toute  seule,  sans 
prévenir. 


TABLETTES  D'ELOI 


PROMENADE 


Sur  la  route,  je  croisai  d'abord  un  garçon 
et  une  fille  qui  marchaient  côte  à  côte,  sans 
se  donner  le  bras,  car  la  fille  avait  besoin 
des  deux  siens  pour  gesticuler.  Elle  parlait 
avec  vivacité,  presque  bien,  sauf  qu'elle 
mettait  trop  souvent  des  o  à  la  place  des  a  et 
des  e, 

—  Elle  m'onnuie,  ma  momon,  disait-elle; 
voilà  qu'elle  ne  veut  plus  que  je  donse  avec 
toi,  le  dimonche.  Je  ne  suis  pas  une  gamine, 
tu  ponses! 

Puis  deux  femmes  passèrent,  l'une  jeune, 
Tautre  vieille.  Habillées  de  noir  neuf,  elles 
portaient  à  la  main  des  sacs  gonflés.  Elles  se 
hâtaient,  et  prenaient  la  parole,  chacune  à 


120  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

son  tour,  uniquement  préoccupées  d'être  du 
même  avis. 

—  Si  au  moins,  disait  la  plus  vieille,  ça 
leur  profitait  en  quelque  chose.  Mais  non,  ils 
chicanent  exprès,  pour  rien,  pour  le  plaisir. 

—  Oui,  répondait  la  plus  jeune,  ils  sont 
comme  ça,  ils  ne  veulent  point,  ils  ne  veulent 
point,  et  voilà.  Enfin  on  s'expliquera  chez  le 
notaire. 

A  peine  avaient-elles  disparu  que  je  ren- 
contrai deux  messieurs  âgfés,  boursreoisement 
vêtus  et  qui  marchaient  sans  fièvre,  en  tenant 
toujours  leur  droite.  Le  plus  grave  s'arrêta, 
leva  une  main,  et  dit  syllabe  par  syllabe: 

—  Vous  comprenez  mon  cher  ami,  que 
si  je  reste  calme,  c'est  que  je  tiens  à  lui  lais- 
ser tous  les  torts .  Mais  attendez  et  vous  verrez. 

Il  s'efforçait  de  sourire,  tandis  que  son 
ami  remuait  la  tête,  en  homme  qui  verra 
parce  qu'il  vivra. 

Ainsi,  me  dis-je,  ce  n'est,  tout  le  long  de  la 
route,  que  gens  qu'on  embête,  qui  s'embê- 
tent et  qui  embêtent  les  autres.  L'embêtement 
est  général  et  il  n'y  en  a  pas  que  pour  moi. 


L'INUTILE  CHARITE 

Cette  fois^  il  m'a  pris  dans  une  porte.  Il  en- 
trait comme  je  sortais,  et  nous  voilà  nez  à  nez. 

Tout  de  suite,  il  me  parle  de  sa  sœur  :  il 
me  dit  qu'elle  ne  va  pas  mieux. 

En  quelque  lieu  qu'il  me  rencontre,  si 
longtemps  qu'il  soit  resté  sans  me  voir,  il 
me  donne  toujours  les  mêmes  mauvaises  nou- 
velles. Et'  il  y  a  des  années  qu'elle  est 
malade. 

Il  se  plaint  d'une  voix  basse  et  se  confie  à 
moi  seul,  parce  que  je  lui  semble  bon. 

Je  fais  ce  que  je  peux.  Je  ne  l'écoute  pas^ 
car  j'ai  mes  intérêts  dans  ce  monde,  des 
malades  personnels,  mais  j'imite  les  signes 
de  l'attention. 


122  LE    VIGAERON    I^ANS    SA    VKiNE 

Je  remue  la  tête,  j'ouvre  la  bouche  et  mes 
yeux  se  ferment  quand  il  désespère  ou  que 
la  note  du  pharmacien  remonte.  Tantôt  mes 
narines  se  pincent  aux  mots  «  sinapisme, 
pointes  de  feu»,  et  tantôt  je  change  d'oreille 

Certes,  mon  attitude  hypocrite  me  fatigue; 
je  me  donne  du  mal  ahn  de  le  tromper,  et 
s'il  me  fallait  répondre,   tout  serait  perdu. 

Mais  il  va,  sans  que  je  le  pousse.  Il  con- 
tinue de  chuchoter  ses  peines  ;  il  se  répèle 
et,  pour  un  détail  oublié,  il  recommencerait, 
car  son  existence  n'est  plus  une  vie 

Qu'il  gémisse  donc  et  se  soulage!  Chari- 
table, fier  de  me  dévouer,  je  ne  l'arrêterai 
pas,  dussé-je  geler  sur  pied  dans  le  courant 
d'air. 

Aussi,  je  tombe  brusquement  comme  d'une 
branche,  et  je  balbutie,  quand  le  malheureux 
frère  me  dit  avec  amertume  : 

—  Pardon,  mon  pauvre  Eloi,  je  vois  bien 
que  je  vous  ennuie  avec  ma  sœur  1 


LE  PORTRAIT 


Afin  de  prendre  une  pose  naturelle,  je 
m'assieds  comme  j'ai  l'habitude,  j'allonge 
la  jambe  droite  et  la  gauche  reste  ployée, 
j'écarte  une  main  et  ferme  l'autre  sur  mes 
cuisses,  je  me  tiens  raide  et  de  trois  quarts, 
je  fixe  un  point  et  je  souris. 

—  Pourquoi  souriez-vous?  dit  le  photo- 
graphe. 

—  Est-ce  que  je  souris  trop  tôt? 

—  Qui  vous  prie  de  sourire? 

—  Je  vous  évite  de  me  le  demander.  Je 
sais  les  usages.  Je  ne  me  fais  pas  photogra- 
phier pour  la  première  fois.  Je  ne  suis  plus 
lin  enfant  auquel  on  dit  :  «  regarde  le  petit 
oiseau  ».  Je  souris  tout  seul,  d'avance,  et  je 


124  LE    VIGrs'KRON    DANS    SA    VIGNE 

peux  sourire   longtemps  ainsi.   Ça  ne    me 
fatigue  pas. 

—  Monsieur,  dit  le  photographe,  c'est 
bien  une  vraie  photographie  que  vous  dési- 
rez, et  non  quelque  image  impersonnelle  et 
vague,  dont  les  flatteurs  ne  pourraient  que 
dire  poliment  :  ce  Oui,  ily  a  quelque  chose.  » 

—  Je  veux  une  photographie,  dis-je,  où 
il  y  ait  tout,  ressemblante,  vivante,  frap- 
pante, près  de  parler,  de  crier,  de  sortir  du 
cadre,  etc.,  etc. 

—  Qui  que  vous  soyez,  me  dit  alors  le 
photographe,  cessez  donc  de  sourire.  Le  plus 
heureux  des  hommes  préfère  grimacer.  Il 
grimace  dès  qu'il  souffre,  dès  qu'il  s'ennuie 
et  dès  qu'il  travaille.  Il  grimace  d'amour 
comme  de  haine,  et  il  grimace  de  joie.  Sans 
doute,  vous  souriez  parfois  aux  étrangers,  et 
il  vous  arrive  de  sourire  à  votre  glace,  quand 
vous  êtes  sûr  que  personne  n'est  là.  Mais 
vos  parents  et  vos  amis  ne  connaissent  guère 
de  vous  qu'une  figure  maussade,  et  si  vous 
tenez  à  leur  offrir  un  portrait  que  je  garan- 
tisse^ croyez-moi,  monsieur,  faites  la  grimace. 


LA  MER 


Quand  on  regarde  la  mer,  ce  qui  frappe 
d'abord  en  elle,  c'est  qu'elle  n'a  rien  d'éton- 
nant. {A  développer.) 

Chacun  a  sa  façon  de  l'admirer.  Celui-ci 
choisit  un  coin  à  l'écart.  Celui-là  se  couche  à 
plat  ventre.  Cet  autre  reste  debout  et,  nette- 
ment découpé  sur  l'horizon,  immobile,  pensif, 
regarde  la  mer  jusqu'à  ce  qu'il  ne  la  voie  plus. 

On  peut  circuler  parmi  les  baigneurs  et 
dire  : 

—  ((  Elle  me  rappelle  l'Océan.  » 

Si  vous  tenez  un  enfant  dans  vos  bras  et 
que  le  petit  se  mette  à  crier,  dites-lui  :  «  N'aie 
pas  peur;  jeté  tiens.  » 


126 


LE    VIGiXr.HON    DAXS    SA.    VIGNE 


Si  vous  avez  un  chien,  caressez-le,  en  lui 
recommandant  le  calme. 

A  cheval,  poussez  un  peu  la  noble  bête 
contre  les  flots  et  qu'elle  piaffe  d'effroi. 

Moi,  j'ai  l'habitude.  En  costume  léger,  la 
cigarette  aux  dents,  les  mains  derrière  le  dos, 
comme  dans  mon  jardin,  je  m'avance  tran- 
quillement vers  la  mer,  et  je  la  laisse  venir. 

Dire  chaque  jour  :  ce  Quand  on  pense  que 
c'est  la  lune  qui  produit  les  marées  !  »  et  lever 
avec  lenteur  les  yeux  au  ciôl,  y  chercher  la 
lune  absente  et  lui  sourire  au  juger. 

Dire  aussi,  pour  ne  pas  faire  de  jaloux  : 
tt  Le  beau  coucher  de  soleil!  »  mais  hochant 
soudain  la  tête,  indiquer  par  là  qu'on  n'est 
point  dupe,  qu'on  sait  à  quoi  s'en  tenir  sur 
cet  air  de  se  coucher. 

Cette  dame  fait  la  planche  et  rien  d'elle 
ne  dépasse  le  niveau  de  la  mer. 

Celle-là  rit  tellement  qu'elle  laisse  tom- 
ber une  goutte  d'eau  dans  la  mer, 

• —  Oh!  le  bel  anneau  de  corail  sur  la  mer! 


TABLETTES    D  ELOI  127 


—  C'est  ma  bouche,  monsieur,  ôtez  votre 
doigt. 

Celle-ci  se  sèche  au  soleil  et  on  trouvera 
un  dépôt  de  sel  dans  ses  salières. 

—  La  mer  me  fait  mal  aux  yeux,  dit  l'une, 
je  ne  peux  pas  la  regarder.  Dans  mon  voyage 
de  noces,  j'ai  vu  toute  la  Côte  d'Azur  en 
tournant  le  dos  à  la  mer. 

—  Pour  moi,  c'est  réglé,  dit  l'autre,  cha- 
que fois,  le  spectacle  grandiose  de  la  mer 
m'avance  de  huit  jours. 

Et  voilà  les  philosophes  cyniques.  D'un 
geste  grave,  ils  ont,  pour  la  décence,  relevé, 
passé  sur  leur  poitrine  e-t  jeté  derrière 
l'épaule,  le  pan  d'bine  couverture  grossière. 
Ils  s'exercent  à  marcher  pieds  nus.  Leurs 
doigts  semblent  d'informes  racines.  De  leur 
méprisable  chevelure  il  no  reste  que  quel- 
ques boucles  étirées.  Ils  comparent  à  la  mer 
la  mer  intérieure  des  passions  humaines  et 
mesurent  l'éternité  avec  les  grains  de  sable 
de  la  mer. 


128  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

La  jeune  femme  en  noir  rêve  toute  seule 
sur  le  rocher. 

Sans  doute,  lasse  de  cette  vie,  elle  fait 
choix  d'une  étoile  pour  y  passer  l'autre  vie. 
Déjà  elle  en  retient  une  et  s'y  installe  ;  elle 
n'a  pas  de  chance  :  brusquement  l'étoile 
file. 

—  Mais.... 

—  Oui,  je  sais,  les  étoiles  ne  filent  pas. 

Défiez-vous  des  méduses.  Sans  être  com- 
parables à  celles  dont  l'antiquité  nous  trans- 
mit le  souvenir,  et  bien  qu'un  nouveau 
Persée  ne  leur  saurait  couper  ktête  qu'elles 
n'ont  pas,  cependant  elles  piqueut,  comme 
leurs  sœurs,  les  orties  de  terre,  et  même  elles 
enveloppent  le  baigneur,  si  gluantes,  que  le 
pauvre  homme  se  sauve  vers  le  rivage, 
poursuivi  par  ces  pots  de  colle. 

Je  me  suis  promené  sur  des  bateaux  de 
divers  modèles,  dans  le  but  d'étudier  le 
mal  de  mer. 

Me  promenant  à  jeun,  j'ai   vomi  la  pre- 


TABLETTES    D'ÉLOI  129 


mière  fois,  je  n'ai  pas  vomi  la  seconde,  mais 
j'ai  vomi  la  troisième. 

J'ai  vomi  trois  bons  repas  au  Champagne 
pris  exprès,  et  j'en  ai  gardé  deux. 

J'ai  vomi  à  l'avant  du  bateau,  je  n'ai  pas 
vomi  à  l'arrière,  mais  j'ai  vomi  au  milieu, 
malgré  une  ceinture  de  flanelle  qui,  peut- 
être,  me  serrait  trop.  Enfin  quand  je  pars 
pour  la  promenade,  agile,  le  moral  excellent, 
et  que,  fixant  l'horizon  comme  il  est  prescrit, 
je  tâche  de  me  distraire  avec  des  pensées 
saines  et  fortifiantes,  tantôt  je  ne  sens  rien, 
et  tantôt  je  rends  tout. 

Arrivés  ce  matin,  M.  et  M"*®  Bornet  ont 
déjà  parcouru  la  plage,  fait  le  tour  du  petit 
port,  ramassé  des  galets,  reniflé  du  vent. 

Ils  déjeunent,  et  la  fenêtre  de  leur  salle  à 
manger  s'ouvre  sur  la  mer. 

—  Ta  faim  se  calme-t-elle  .'^  demande 
jVjme  Bornet. 

—  Un  peu,  dit  M.  Bornet,  j'ai  cru  que  je 
ne  me  rassasierais  jamais.  C'est  étonnant 
comme  Tair  de  la  mer  creuse  I 


130  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

Il  plie  sa  serviette,  se  prépare  à  digérer, 
quand  une  femme  de  marin  entre  pour  offrir 
du  poisson. 

Elle  semble  misérable  surtout  à  cause  de 
ses  chaussettes  déteintes  qui  s'affaissent 
mollement  sur  ses  souliers  brûlés. 

—  Pauvre  femme,  dit  M""®  Bornet,  quelle 
vie!  Je  suis  sûre  que  parfois  elle  soupe  avec 
les  arêtes  du  poisson  qu'on  lui  achète,  et 
qu'elle  retrouve  dans  la  rue.  En  la  regardant, 
j'ai  mal;  je  compare  mon  sort  au  sien,  et  je 
pense  que  souvent  il  nous  arrive  de  nous 
plaindre.  Elle  n'a  rien:  que  nous  manque- 
t-il?  Tu  sais  si  je  déteste  les  faux  sensibles, 
mais  l'injustice  des  choses  me  révolte,  à  la 
fin,  et  mon  bonheur  continu  m'effraie. 

— ■  Certes,  la  vue  de  cette  femme  m'im- 
pressionne autant  que  toi,  dit  M.  Bornet. 
Pourtant,  défions-nous.  En  manches  de  che- 
mise, après  déjeuner,  on  pousse  trop  aisé- 
ment des  soupirs  du  fond  d'une  poitrine 
houleuse.  Les  besoins  de  cette  femme  me 
paraissent  autres  que  les  tiens.  Son  extérieur 
pitoyable  te  trompe  sur  ses  souffrances  in- 


TABLETTES    d'ÉLOI  131 


times.  Simple,  elle  se  passe  d'idéal,  et  il 
t'en  faut  toujours  un.  Tu  rêves,  à  tes  heures, 
toi;  elle,  au  contraire,  ne  se  préoccupe  que 
de  manger.  Or  elle  vit,  donc  elle  mange, 
et  femme  de  marin,  née  sur  ce  rivage,  cer- 
taine d'y  mourir,  elle  mange  peu,  car  c'est 
étonnant  comme  l'air  de  la  mer  nourrit. 


VOYAGE  A  NICE 


—  Présentez-vous  avec  mon  Guide,  et 
dites  au  maître  d'hôtel  :  Je  viens  de  la  part 
de  M.  de  Conty. 

—  Je  fais  mieux,  dit  Eloi,  et  je  crie  d'une 
haleine  :  je  viens  de  la  part  de  MM.  de  Conty, 
Jeanne  et  Baedecker. 

—  Donnez-vous  donc  la  peine  d'entrer, 
me  dit  l'hôtelier  courbé  jusqu'à  terre  :  voici 
votre  maison  et  nous  vivrons  en  famille. 
Soyez  le  bienvenu,  avec  votre  argent. 

—  A  quoi  me  servirait  d'être  poli  ?  se  dit 
l'Anglais.  Le  sot  Français  ne  l'est-il  pas 
pour  nous  deux?  Il  s'assiérait  sur  une  fesse 
dans  la  crainte  de  gêner  mes  colis. 


134  LK    VICNEKOA    IJANS    SA    VIG^E 

Valence.  —  Déjà  déçu  :  pas  une  seule 
orange  en  vue! 

Arles,  —  Ahl  une  mouche! 

Le  paysan  de  La  Bruyère  ne  reconnaîtrait 
plus  ÎGS  sieng> 

Qui  donc  peut,  sans  mauvaise  foi,  nier  le 
progrès? 

Il  marche!  Il  marche  I 

On  voit  encore,  c'est  vrai,  par  les  cam- 
pagnes, un  animal  farouche,  noir  et  brûlé 
de  soleil.  Comme  son  ancêtre,  il  se  courbe  tout 
le  jour  sur  le  champ  labouré  avec  opiniâtreté. 

Mais,  au  moins,  il  lève  la  tête  quand  passe 
le  train  l 

Malgré  notre  désir  d'avoir  des  ailes  nous 
ne  pourrons  jamais  voler.  Heureusement  : 
Tair  serait  vite  irrespirable. 

Vous  vous  dites  :  Éloi  libre,  heureux  de 
voyager,  admire  chaque  site  et  s'approvi- 
sionne de  belles  images» 


TABLETTES    D'ÉLOI  135 


Point:  je  songe  au  pourboire  que  j'ai 
donné  ou  que  je  donnerai.  Ce  garçon  me 
met  mon  pardessus  par-dessus  la  tête  ;  il 
me  dérobe  les  manches  ;  il  n'est  pas  content. 
Ce  soir  je  cacherai  le  pourboire  sous  ma  ser- 
viette. 

Et  ce  marin  qui  vient  de  me  faire  faire  le 
tour  du  bateau  chinois,  a-t-il  assez?  Il  doit 
avoir  assez.  Moi,  j'aurais  assez. 

Et  ce  brave  homme  auquel  je  dis,  sans 
comprendre  un  mot  de  ses  renseignements  : 
((  Oui,  oui,  merci,  merci,  »  il  meurt  de  soif, 
on  le  voit  bien. 

Je  jette  encore  mon  argent  par  la  fenêtre 
à  ce  mandoliniste  qui  s'arrête  net  de  jouer, 
ramasse  la  boule  de  papier,  cherche  si  rien 
n'a  roulé  dans  un  coin  et,  désappointé, 
recommence  :  c'est  trop  peu  pour  qu'il  se 
taise. 

O  froid^  dédaigneux,  redoutable  cocher, 
depuis  que  tu  me  promènes,  je  calcule  : 
jamais  je  n'oserai  te  régler.  J'aime  mieux  ne 
plus  descendre,  et  je  garde  ta  voiture  à  vie, 
jusqu'au  bout  du  monde  ! 

0. 


136  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


Toi,  par  exemple,  tu  peux  te  taper.  Tu 
m'agaces,  toujours  sur  mon  dos,  cognant  à 
ma  porte  ;  «  Monsieur  veut-il  qu'on  le  serve 
à  table  d'hôte  ou  à  table  particulière?  » 
Silence  !  ou  je  me  laisse  mourir  de  faim. 
((  Monsieur  passera-t-il  quelques  semaines 
avec  nous  ?  ))  Non,  je  file.  Monte- moi  ma 
note,  que  je  me  paie  ta  tête  avec.  Va,  va, 
descends  ma  couverture  comme  un  trophée, 
multiplie  les  saints  et  les  sourires,  je  ne  fai- 
blirai pas.  Et  même  je  raffine,  héroïque. 
Tandis  que,  debout  sur  le  perron,  tu  refroi- 
dis déjà  ta  face  et  éteins  ton  œil,  je  cherche 
dans  mes  poches,  je  tâte  ma  bourse  et  retire 
mes  mains  vides. 

Regarde,  magistrat  d'office,  j'entre  dans 
l'omnibus  avec  le  calme  d'un  chef  de  grandf  >, 
nation.  Ferme  sec  la  portière,  ça  m'est  égal. 
Par  la  vitre,  je  vois  ta  statue  de  commandeur 
à  favoris  remuer  les  lèvres.  J'entends  bien: 
tu  m'appelles  chameau  !  Grève  de  rage, 
dussé-je  crever  de  triomphe  I 

Marseille,    la  troisième  ville  do  France 


TABLETTES    d'ÉLOI  137 


quand  j'étais  au  collège.  Gomme  j'ai  grandi 
depuis  ! 

Une  grosse  dame  résume  ses  impressions 
et  les  miennes  : 

—  Ils  nous  font  rire  avec  leur  Prado .  A  les 
entendre^  on  croirait  que  c'est  l'obélisque. 

Chaque  fois  que  j'occupe  une  nouvelle 
chambre,  j'ai  soin  de  brûler  du  papier  d'Ar- 
ménie. Après  moi,  faites  de  même. 

Toulon.  — Des  mâts,  des  forêts  de  mâts, 
et  plus  une  seule  montre  au  bout.  J'arrive 
trop  tard.  La  fête  est  finie. 

Les  grands  vaisseaux  de  cuivre  rouge  pro- 
mènent leur  incendie  sur  la  mer. 

Ça,  c'est  une  fontaine. 

Encore  une  fontaine  ! 

Tiens,  une  statue!  De  qui  ?  par  qui? 

Saint-Raphaël.  —  Gomme  j'ai  télégra- 
phié l'heure  de  mon  arrivée  dans  la  nuit, 
on  pense  que,  prince  ou  duc,  je  voyage  sous 


138  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

un  faux  nom  et  l'hôtel  rallume  tous  ses  feux. 
Les  deux  meilleurs  chevaux  so  lèvent  pour 
venir  à  la  gare.  Le  nombreux  personnel  au 
complet  m'attend.  L'un  de  ces  Messieurs 
m'ouvre  la  portière.  Un  autre  écarte  les  bras 
afin  de  recevoir  mes  bagages,  et  le  cocher 
lui  jette  ma  valise. 

Je  demande  au  plus  gros  s'il  peut  me 
donner  une  chambre.  Il  me  répond  que  mes 
appartements  sont  prêts,  et,  bougie  haute,  il 
me  fait  signe  de  le  suivre  au  numéro  198. 

—  Monsieur  désire-t-il  prendre  quelque 
chose  ? 

—  Une  bouillotte  d'eau  chaude... 
Quand  je  mets  mes  bottines  à  la  porte,  les 

lumières  sont  éteintes.  Loin  de  se  disputer 
l'honneur  de  me  servir,  les  garçons  se 
couchent. 

Me  voilà  seul,  sous  les  toits,  dans  une 
chambre  nue,  entre  deux  chambres  qui 
sonnent  le  vide. 

Heureux  le  voyageur  trop  fatigué  pour 
dormir  dans  son  lit  d'hôtel  :  il  peut,  sa  malle 


TABLKTTES    d'ÉLOI  139 


défaite,  écouter  longtemps  la  chuchoterie 
des  papiers  qui  enveloppaient  les  brosses  et 
les  pantoufles  et  qui  s'étirent. 

On  aperçoit  deux  rochers  rouges,  l'un 
appelé  le  lion  de  mer,  parce  que,  dit 
Alphonse  Karr,  il  présente  la  forme  d'un 
lion  couché;  l'autre  appelé  le  lion  de  terre, 
a  la  forme  d'un  poisson. 

Cannes  {La  Croisette.  —  Éloi  laisse  négli- 
gemment tomber  une  de  ses  enveloppes 
sous  la  table,  afin  que  les  garçons  puissent 
dire  plus  tard  aux  étrangers  : 

—  Eloi  a  mangé  ici. 

O  Méditerranée  insensible  à  la  lune,  tu 
ne  bouges  jamais  et  tu  suces  éternellement 
d'une  lèvre  bleu  pâle  ton  sable  fade  mêlé 
aux  épluchures  des  hommes. 

Et  toi,  jambe  d'éléphant  culottée  de  co- 
quilles Saint-Jacques, porte-rasoirs, manche 
à  gigot,  tuyau  de  cheminée  modèle,  ^\\i- 
mesiu,  palmier,  salut  I 


140  LE  VIGAERON  DANS  SA  VIGNE 

La  verdure  de  ces  jardins  réjouit  mon 
œil  comme  l'étalage  d'une  coutellerie.  Sur 
toutes  ces  pointes,  appliquons-nous  à  lancer 
des  anneaux. 

Oranger  du  Midi,  fier  de  tes  pommes 
d'or  faux,  tu  ressembles  à  nos  arbres  de 
Noël,  mais  plus  riches  que  toi,  ils  portent 
dans  leurs  branches  des  petites  bouteilles 
de  liqueur. 

—  Ah  !  je  respire  ici. 

—  Oui,  c'est  le  climat  préféré  des  scro- 
fuleux. 

Ce  soir,  le  soleil  couchant  est  d'un  jaune 
malpropre.  On  dirait  qu'il  a  mangé  de 
l'œuf. 

Antibes.  —  Monsieur  de  Villemessant,  le 
fondateur  du  Figaro,  avait  fait  construire 
la  vaste  et  magnifique  villa  Soleil,  qui,  dans 
sa  pensée,  devait  servir  de  retraite  aux 
hommes  de  lettres. 


TABLETTES    d'ÉLOI  141 


Mais,  dans  la  réalité,  elle  est  devenue 
un  hôtel  meublé. 

Toutefois,  on  n'empêche  pas  les  hommes 
de  lettres  d'y  descendre. 

Nice.  —  Sur  la  promenade  des  Anglais 
si  fréquentée  le  soir,  personne. 
Une  seule  voiture,  de  laitier. 

Grevez,  d'un  coup  de  pied,  le  ventre  de 
ces  jolis  ânes,  c'est  sûr  qu'il  en  sortira  des 
bonbons. 

Et  toujours  le  frôlement  de  ces  habits 
noirs  qui  luisent  çà  et  là,  comme  blanchis 
par  la  poudre  de  riz  de  l'usure. 

L'hôtelier  pécha  devant  nous  la  lan- 
gouste commandée  ;  mais  il  la  rejeta  der- 
rière nous,  celle  qu'il  servit  étant  morte 
hier  et  déjà  cuite. 

—  Comment  trouvez-vous  Nice  ?  dit  le 
Français  avec  un  sourire  international. 


142  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Il  y  a  trop  de  Français,  répond  l'An- 
glais. 

Un  jeune  homme  naturel  étendu  au  bord 
d'un  ruisseau  boit  à  une  source  qu'ali- 
mente un  filet  d'eau  en  bronze. 

L'idée  est  ingénieuse,  l'illusion  complète. 
On  renouvelle  le  jeune  homme  chaque  di- 
manche, à  trois  heures. 

Dieu  !  qu'il  fait  chaud  !  n'y  a-t-il  pas  un 
lézard  sur  mon  front  ? 

Evité,  comme  pestes,  les  vestiges  de 
bains  romains,  les  musées  «  qui  renferment 
quelques  bonnes  toiles  »,  les  sculptures 
trop  curieuses,  les  églises  dont  la  façade 
date  de...  et  le  maître-autel  de... 

—  Le  visage  tourné  vers  la  mer,  dirigez- 
vous  à  droite  et  laissez  l'hôtel  de  ville  à 
gauche. 

—  Soyez  tranquille. 


TABLETTES    D  ÊLOt  l4o 


Devant  la  statue  de  Garibaldi,  si  vous 
êtes  en  voiture,  vous  devez  mettre  pied  à 
terre. 

—  Non. 

Oui,  il  fait  doux.  Je  me  débarbouille,  la 
fenêtre  ouverte. 

Mais  je  dois  me  dire  sans  cesse  qu'il  pleut, 
qu'on  gèle  à  Paris.  Or  je  lis  ce  matin  dans /^ 
Figaro  :  Hier^  très  belle. journée.  Me  voilà 
moins  excité. 

Et  qu'attend  cette  terre  pelée  pour  verdir? 

Quand  je  me  promène,  légèrement  vêtu, 
dans  ma  campagne  à  moi,  le  blé  pousse. 

Ici,  c'est  une  serre  chaude  avec  un  poêle 
d'hiver  et  des  arbres  empotés. 

Monaco.  —  En  wagon.  Qu'est-ce  que  ce 
noble  étranger  va  tirer  de  ce  long  sac  ?  Une 
personne  de  sa  famille  passée  en  contre- 
bande ? 

Oublié  défaire  mon  prix.  Quelle  chambre! 
On  va  me  demander  mille  francs  par  nuit. 
Impossible  de  dormir. 


iuu 


u;mi;o>    dans   sa   vigne 


On  peut  voir,  tous  les  jours,  de  deux  à 
quatre,  Albert  P%  portant  sur  sa  tcte  mâle 
et  -sympathique  la  couronne  de  prince  et 
celle  du  savant,  ouvrir  les  croisées  de  son 
vieux  manoir  et  cracher,  —  dit  Paul  Bocage, 
—  en  dehors  de  ses  Etats,  par-dessus  Theu- 
reux  peuple  monégasque  qui  ne  paie  pas 
d'impôts. 

Monte-Carlo.  —  Suis- je  vrai  joueur, 
joueur  malin,  joueur  insensé  (type  affreux  à 
voir)  ? 

Commeje  le  dirai  plustard,jejoue  àMonte- 
Garlo.  Je  gagne  même  à  Monte-Carlo.  Et 
quand  je  ramasse  mon  gain  plus  ma  mise, 
je  souris  au  croupier.  Mais  ce  râteleur  im- 
passible ne  daigne  point  me  rendre  mon  sou- 
rire, et  je  pourrai,  sans  qu'il  s'émeuve,  me 
brûler  la  cervelle  de  joie. 

Tir  aux  pigeons.  —  Une  boîte  s'ouvre, 
un  pigeon  s'envole  et  tombe  assommé.  Il  no 
savait  pas  assez  de  mylliologie  pour  rester 


TABLETTES    d'kLOî  1^1 5 


coi,  comme  l'Espérance.  Un  chien  accourt  et 
le  pétrit  proprement  avec  sa  gueule.  Mais 
riiomme  qui  l'a  tué,  on  ne  le  voit  jamais.  Il 
se  cache  et  fait  bien.  Quel  coup  de  fusil! 
C'est  beau  commeun  coup  de  poing  d'ivrogne 
sur  une  petite  bouche  d'enfant! 

La  Corniche.  —  Regardez  ces  deux  petits 
bateaux  sur  la  mer.  Qui  donc  a  perdu  ses  sa- 
vates sur  la  mer  ? 

Cette  vieille  femme  qui  mendiait  sur  la 
route  ne  murmurait  pas  humblement  : 

—  La  charité  s'il  vous  plaît? 

Elle  vociférait  des  imprécations  avec  un 
air  terrible.  Et  on  lui  jetait,  au  lieu  d'une 
pierre,  une  pièce. 

Du  courage!  Montez  toujours.  Ici  on  ne 
voit  rien.  Grimpez  cette  côte.  Déjà  vous  avez, 
entre  le  bout  de  votre  nez  et  l'horizon,  un  in- 
fini au  moins. 

Faites  le  dernier  pas. 

Halte!  vite,   la  sueur  au  front,    les  yeux 


146  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

au  ciel,  et  des  vertiges  plein  restomac,  tâ- 
chez qu'il  vous  vienne  une  pensée  sublime. 
Vous  soufflerez  après. 

Menton.  — Cinq  minutes  d'arrêt.  Le  temps 
de  piquer  ma  canne  en  terre.  Au  retour  je 
la  reprendrai.  Et  quelle  stupéfaction!  Ma 
canne  sera  un  petit  arbre  couvert  de  jeunes 
rameaux  garnis  de  feuilles,  et  peut-être  que, 
sur  l'un  d'eux,  j'aurai  la  joie  de  cueillir,  pour 
calmer  ma  soif  en  voyage,  le  fruit  cher  à 
Stéphane  Mallarmé,  le  a  citron  d'or  de 
l'idéal  amer  ». 

Les  jeunes  filles  du  pays  ne  mangent  pas  le 
citron.  Mais  elles  s'exercent  à  en  porter  de 
lourds  paniers  sur  la  tête.  Pour  que  le  citron 
ne  tombe  jamais,  elles  n'ont  qu'à  toujours 
bien  se  tenir. 

De  là  leur  taille  et  leur  vertu. 

Vintimille,  —  Ma  montre  qui  allait  bien 
en  deçà,  retarde  en  delà  de  47  minutes.  Un 
vent  hostile  et  des  gamins  payés  par  la  Triple 
Allianceme  soufflent  et  me  crient  dans  le  dos. 


TABLETTES    d'i' LOI  157 


Une  dépêche  qui  m'aurait  coûté  dix  sous  aux 
guichets  de  notre  belle  France,  m'en  coûte 
ici  plus  de  soixante.  Je  n'insiste  pas.  Je  con- 
nais l'Italie.  Un  coup  d'œil  suprême  aux 
neiges  éternelles  et,  harassé,  les  yeux  pleins 
le  villes  d'eau,  je  rentre. 


PREMIER  PAS 


J'eus  enfin  l'honneur  de  me  promener  sur 
le  boulevard  avec  un  Grand  Homme  et  un 
homme  déjà  connu. 

Le  Grand  Homme  avançait  régulièrement, 
la  tête  haute,  l'air  vague.  Ses  admirateurs 
s'arrêtaient  pour  le  regarder,  ceux-ci  pres- 
que familiers,  avant  son  passage,  ceux-là 
respectueux,  après  qu*il  était  passé. 

Il  ne  semblait  voir  personne.  Parfois  il 
souriait  aux  branches  des  arbres.  Peut- 
être,  indifférent,  n'avait-il  que  la  préoccupa- 
tion de  marcher  au  milieu  du  trottoir,  tan- 
dis que  la  foule  s'écartait  toute  seule. 

Mais,  à  sa  droite,  l'homme  déjà  connu  sa- 
luait un  monde  d'intimes,  serrait  des  mains 


150  LE    A'IGNnnON    DANS    SA    VIGi\E 

volantes,  jetait  deux  mots  d'esprit  ou  de 
cœur,  et  s'il  ne  se  dérangeait  plus  volon- 
tiers, il  ne  se  fâchait  pas  encore  du  coup  de 
coude  dont  vite  on  s'excuse.  Il  allait  et  ve- 
nait entre  le  Grand  Homme  et  les  vitrines. 
Tantôt  libre  et  jeune,  il  goûtait  simplement 
le  bonheur  d'être  à  Paris,  avec  ses  habitants, 
au  milieu  de  ses  immeubles  ;  tantôt  grave, 
il  récapitulait  ses  rêves  de  gloire,  et  il  se 
sentait  de  force  à  tomber  quelque  jour  le 
Grand  Homme  lui-même. 

Pour  moi,  garçon  d'avenir,  je  me  tenais 
du  côté  du  ruisseau.  Je  ne  disais  rien  et 
j'entendais  mal,  car,  bousculé  par  la  foule, 
je  me  trouvais  sans  cesse  trop  en  avant  ou 
trop  en  arrière.  Il  me  fallait  à  chaque  ins- 
tant tourner  un  kiosque,  une  colonne,  une 
boutique  de  fleuriste,  et  souvent  hors  d'ha- 
leine, près  de  perdre  mes  deux  maîtres,  je 
ne  les  suivais  plus  que  clopin-clopant,  dési- 
quilibré,  un  pied  sur  le  bord  du  trottoir, 
l'autre  sur  le  pavé  en  bois. 


LA  LECTURE 


On  a  dîné  vite,  Éloi  ayant  d'ailleurs  pré- 
venu ses  deux  invités,  le  poète  Willem  et  sa 
femme  : 

—  J'ai  fait  faire  un  dîner  simple  pour 
n'avoir  pas  l'air  de  compter  sur  la  reconnais- 
sance de  votre  estomac. 

—  Nous  attendons,  dit  Willem. 

—  J'avoue  que  je  suis  émue,  dit  M""  Wil- 
lem. 

—  Oh  î  fait  Éloi ,  j  e  devine  ce  que  vous  direz  ! 
Vous  êtes  trop  gentils  pour  être  sincères. 

—  Nous  dirons  la  vérité,  affirme  Willem. 
Nous  sommes  du  même  âge; je  ne  vous  dois 
aucun  ménagement.  Si  votre  pièce  est  mau- 
vaise, tant  pis! 

9. 


152  LE    VIGNERON    DA?;S     SA     VIGNE 

—  N'exagérez  ni  en  bien  ni  en  mal,  dit 
Éloi. 

—  Nous  écoutons. 

Eloi  ne  se  hâte  pas.  Il  s'efforce  de  pré- 
parer son  public.  Il  voudrait  au  moyen  d'une 
courte  préface  adroite,  expliquer  sa  pièce, 
avant  de  la  lire.  Il  prend  de  petites  précau- 
tions avisées  et  banales  : 

—  Je  sais  à  quoi  m'en  tenir  sur  la  valeur 
de  cet  acte.  Ce  sera  mon  début,  un  lever  de 
rideau.  Ça  n'a  aucune  importance. 

Et  même  il  parle  d'autre  chose,  et  comme 
le  poète  Willem  feint  de  feuilleter  un  livre 
et  que  M"*®  Willem  se  mire  et  tapote  ses 
cheveux,  on  croirait  un  instant  qu'ils  ou- 
blient la  lecture. 

Quand  à  l'amie  d'Eloi  elle  ne  dit  rien. 
Troublée  comme  à  l'approche  d'un  péril 
inévitable,  elle  sert  le  café,  et  les  petites 
mares  rondes  miroitent  et  fument  dans  les 
tasses. 

Brusquement,  tout  seul,  Eloi  se  décide: 

—  Placez-vous.  Je  commence. 

On  s'attarde  encore.  M"*"  Willem  se   de- 


TABLETTES    DÉLOI  153 


mande  si  elle  sera  mieux  au  fond  d'un  fau- 
teuil que,  libre  et  droite,  sur  une  chaise. 

—  Reculez-vous,  dit  Eloi,  vous  me  gêne- 
riez. 

Le  poète  Willem  croise  ses  jambes  fines, 
et  le  coude  appuyé,  les  doigts  aux  mousta- 
ches qu'il  va  friser  continûment,  le  visage  à 
l'ombre,  il  ferme  les  yeux. 

—  Un  dernier  mot,  dit  M°^«  Willem.  Suis- 
je  obligée  de  rester  tranquille,  ou  m'est-il 
permis,  pendant  la  lecture,  de  communiquer 
mes  impressions  ? 

—  Je  préfère  le  silence,  dit  Eloi. 
Et  il  ajoute  avec  mollesse  : 

—  A  moins  que  ce  ne  soit  plus  fort  que 
vous. 

—  Je  me  tairai.  Partez  !  dit  M^'  Willem. 
On  ne  voit  pas  l'amie  d'Éloi.    Elle  s'est 

cachée  au  flanc  d'un  meuble.  Elle  met  les 
mains  sur  son  cœur  et  elle  souffre  de  man- 
que d'air. 

Éloi  regarde  M.  et  M°'  Willem,  leur  sou- 
rit lâchement,  baisse  l'abat-jour,  tousse  et, 
d'une  voix  brisée,  inconnue,  pareille  à  une 


î54  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

voix  d'enfant  qui  épelle,  et  à  la  voix  de  ceux 
qui  prononcent  des  discours  funèbres,  il  lit 
le  manuscrit. 

Il  lit  d'abord  son  nom  d'auteur, sonadresse, 
puis  le  titre,  puis  les  personnages  et  le  dé- 
cor. Et  il  est  déjà  hors  d'haleine,  très  las, 
près  de  mendier  une  parole  encourageante, 

Il  lit  les  premières  phrases  au  milieu  d'en- 
nemis sournois.  Quelque  temps,  sa  voix  se 
traîne,  comme  une  pauvresse^  le  long  des  li- 
gnes. 

Mais  bientôt,  il  prête  Toreille. 

On  vient  de  faire  un  mouvement.  Oui, 
M"®  Willem  a  remué  et  soupire.  Une  syl- 
labe s'échappe  de  sa  bouche.  De  quel  sens  ? 
Eloi  ne  peut  que  l'espérer  favorable.  Il  con- 
tinue de  lire,  dédoublé,  moitié  au  manuscrit, 
moitié  à  son  public.  Une  nouvelle  exclama- 
tion ne  se  fait  pas  attendre  et  part  des  lèvres 
de  M™"  Willem.  Et,  cette  fois,  plus  de  doute, 
elle  approuve.  Elle  dit  nettement  : 

—  Ça  va,  ça  y  est! 

Tout  de  suite,  Eloi  fortifié  change  de  ton. 
Il  détaille,  il  donne  sa  voix  entière.  Ne  de* 


TABLETTES    d'ÉLOI  155 

vrait-il  plaire  qu'à  M™°  Willem,  il  n'a  plus 
peur,  et  tourné  vers  elle,  il  lit,  dès  ce  mo- 
ment, pour  elle,  pour  cette  dame  de  grâce  et 
de  bon  secours.  Et  elle  multiplie  les  preuves 
de  goût.  Elle  laisse  s'envoler  les  «  oh!  »  les 
((  ah  !  ))  les  «  c'est  exquis  !   c'est  parfait  !  » 

Quelle  joyeuse  bande  d'oiseaux  ! 

Chaque  mot  d'Éloi  porte.  Ils  luttent  tous 
deux,  elle  s'exclamant,  lui  frappant,  coup 
sur  coup. 

Mais  les  autres,  l'autre,  le  poète,  le  juge  ? 
que  pense-t-il? 

Eloi  s'arrête  et  dit  : 

—  Vous  permettez  que  je  respire  et  que 
je  boive  un  verre  d'eau;  j'ai  la  gorge  sèche. 

Et,  des  yeux,  il  interroge  Willem. 

Le  poète  tortille  sa  moustache,  et  sa  jambe 
suspendue  bat  la  mesure.  Impénétrable,  il 
semble  dormir. 

—  Eh  bien  ?  dit  Éloi, 

—  Mon  cher  Eloi,  dit  enfin  Willem  avec 
gravité,  je  suis  heureux  d'être  un  poète  et 
que  vous  soyez  un  prosateur.  Autrement,  je 
serais  fort  embêté.   Mais  vous  faites  de  la 


156  LE    VIGNKLîON    DANS    SA    VIGNE 

prose,  et  moi  je  fais  des  vers.  Nous  ne  som- 
mes donc  pas  rivaux  et  c'est  sans  jalousie 
que  je  peux,  quoiqu'il  faille  me  servir  d'un 
mot  usé  jusqu'aux  fibres,  vous  assurer  que 
j'écoute  un  chef-d'œuvre. 

Il  se  tait,  et  Eloi  ne  proteste  pas,  comme 
on  a  coutume.  Il  pose  le  manuscrit  sur  la 
table,  parce  que  ses  doigts  tremblent.  Son 
amie  sort  de  sa  cachette  et  vient,  d'un  pas 
de  religieuse,  le  baiser  au  front. 

Tous  vivent  si  intensément  que,  peut-être, 
la  vie  des  autres,  aspirée  ici,  diminue 
dehors. 

Eloi  reprend  le  cahier. 

Commodes  chèvres  qui  étaient  là-bas,  au 
milieu  du  parc,  et  qui  accourent  vers  la  haie, 
curieuses,  au  signe  d'un  promeneur,  les  figu- 
res se  rapprochent.  Elles  frôlent  Eloi.  Il  en 
a  le  feu  aux  joues. 

Il  lit  jusqu'à  la  fin,  en  sécurité,  d'une 
voix  souterraine  et  passionnée.  Ils  s'aban- 
donne à  la  joie  commune.  Il  récite  de  mé- 
moire des  répliques  attendues,  et  il  ne  cesse 
de  sûiirirû  de  gratitude  au  visage  lumineux 


TAbLETTES    d'kLOI  157 


de  M'"°  Willem.  Elle  écoute  avec  ses  pau- 
pières, sa  bouche  et  ses  narines  scintillan- 
tes, tandis  que  ses  oreilles  lointaines  ne  lui 
servent  à  rien.  Et  elle  paraît  à  Eloi  jolie  au 
delà  de  toute  expression  poétique.  Il  achève, 
triomphal,  comme  on  arrive  au  haut  d'un 
sommet  d'où  la  vue  s'étend  si  loin  que  cha- 
cun se  recueille,  cherche  ses  mots  et  ne 
trouve  pas. 

Et  tous  se  sont  dressés  debout. 

—  Tâtez  mes  mains  moites,  dit  M"®  Wil- 
lem. Plusieurs  fois,  j'ai  failli  crier.  Ce  n'est 
ni  bien,  ni  très  bien,  ni  quoi  que  ce  soit. 
C'est  beau.  Voilà  tout. 

Le  poète  Willem  se  promène  dans  le  ca- 
binet de  travail.  Il  s'agite  et  parle  indirec- 
tement : 

—  Il  y  a  là  plus  que  du  talent.  Il  y  a 
presque...  C'est  supérieur  de  cent  coudées 
à  ce  que  j'imaginais.  Je  le  savais  incapable 
d'écrire  une  ordure.  Je  me  disais  :  ce  Ce  sera 
gai,  spirituel,  habile.  »  Je  ne  soupçonnais 
pas  cette  qualité  d'émotion  poignante.  Et, 
avec  ça,  il  lit  admirablciueuL    Un   autre  y 


158  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGM 


mettrait  plus  de  science,  d'action,  de  cabo- 
tinage. Lui,  il  lit  de  toute  son  âme  et  natu- 
rel. On  entendait  un  homme. 

—  Un  grand  homme,  dit  M°^®  Willem. 

—  Passons  aux  critiques,  ditÉloi. 

—  Je  ne  vois  rien  à  critiquer,  dit  le  poète 
Willem.  Je  ne  ferai  qu'une  réserve.  Et  encore 
j'hésite.  Je  trouve  que  le  titre  de  votre  pièce 
l'annonce  mal.  Il  me  semble  trop  spécial, 
timide,  mesquin.  Je  le  souhaiterais  large  et 
développé  comme  une  enseigne.  Il  ferme- 
rait ainsi  la  route  aux  futurs  imitateurs  et 
leur  ôterait  l'envie  téméraire  de  recommencer 
ce  que  vous  avez  réalisé  de  définitif.  Mais  il 
est  possible  que  je  me  trompe  et  qu'il  vaille 
mieux  promettre  moins  et  tenir  davantage, 
pour  qu'il  y  ait  surprise  éclatante. 

—  Je  réfléchirai,  dit  Eloi.  Merci,  merci. 
La  part  de  votre  amitié  faite,  j'accepte  le 
reste.  J'ai  confiance.  Vous  ne  sauriez  m'abu- 
ser  avec  cet  accent.  Je  ne  doute  pas  ;  je  ne 
crois  pas  que  je  rêve.  Je  ne  me  sens  pas 
ridicule,  et  je  vous  remercie  du  fond  du  cœur 
d'un  homme  content,  bien  content. 


TABLETTES    D'kI.OI  159 


—  Vous  devriez  nous  relire  quelques  pas- 
sages, dit  M"''  Willem. 

—  Non,  dit  Éloi;  le  charme  serait 
rompu. 

Il  ne  tient  plus  à  la  terre.  Il  monte,  aérien, 
ensoleillé,  et  aussi  un  peu  mélancolique 
parce  qu'il  songe  à  la  descente  prochaine, 
à  l'heure  noire  après  l'heure  inoubliable, 
et  qu'un  chef-d'œuvre  appelle,  exige  un 
autre  chef-d'œuvre  et  qu'on  ne  finit  jamais. 

—  Gomme  je  suis  fièrel  lui  dit  son  amie. 
Que  faut-il  que  je  fasse  pour  être  digne 
d'un  tel  maître  ? 

—  Il  faut  d'abord,  ô  toi  que  j'aime,  grosse 
bête  chérie,  ne  pas  pleurer  1 


NOISETTES  CREUSES 


Êtes-vous  comme  moi?  quand  j'ai  de 
petits  ennuis  avec  une  personne,  je  voudrais 
tout  de  suite  la  voir  morte. 

Tantôt  on  jetterait  les  autres,  tantôt  on  se 
jetterait  soi-même  par  la  fenêtre. 

Quel  jour  sommes-nous  donc  ?  Vu  des  gens 
quelconques  qui  n'impressionneraient  pas 
une  plaque  photographique.  Lu  des  choses 
avec  un  œil  de  verre.  Dit,  dune  langue 
pendante,  des  phrases  où  l'herbe  poussait 
entre  les  mots.  Frotté  mon  front  comme 
un  parquet.  Eternué,  reniflé,  toussé.... 


162  LE    VlCÎNKr.ON    DANS    SA    VIGNE 

Si  chacun  de  nous  s'appliquait  toute  sa 
vie  au  bonheur  de  deux  personnes,  nous 
serions  chacun  deux  fois  heureux,  c'est-à- 
dire  une  fois  de  trop. 

Ce  que  je  prévois  n'arrive  jamais,  et  il  me 
suffit  de  faire  des  projets  qui  m'embêtent, 
pour  n'être  contrarié  que  par  d'agréables 
surprises. 

J'essaie  de  fuir  la  vie  et  ses  tracas,  de  me 
réfugier,  comme  on  dit,  dans  le  rêve,  et  j'ai 
rêvé  toute  la  nuit  que  je  n'étais  pas  fichu  de 
trouver  mon  chapeau. 

L'amitié  ne  dure  qu'autant  que  les  humeurs 
des  deux  amis  restent  complémentaires. 

Je  ne  connais  que  le  coup  de  foudre  anti- 
pathique. 

Ce  qui  me  plaît  me  plaît  moins  que  ce  qui 
me  déplaît  ne  me  déplaît. 


TABLETTES    d'ÉLOI  16Î 


Capable  de  haïr,  je  ne  sais  point  me 
venger.  Aussi  ma  haine  ne  me  sert  à  rien. 
Mieux  vaut  rester  bon  garçon. 

Pauvre  langue  française  où  le  mot  tour- 
nure s'applique  également  bien  au  derrière 
des  femmes  et  à  Tesprit  des  hommes! 

Madame,  je  vous  recommande  cette  étude 
de  mœurs  mondaines.  Elle  est  signée  par  un 
véritable  gentilhomme  de  lettres,  qui  l'a 
écrite  avec  des  gants,  au  Bois  et  à  cheval. 

Avez-vous  remarqué  que  dans  une  biblio- 
thèque les  livres  se  dérangent  d'eux-mêmes, 
et  qu'un  Daudet  parfois  grimpe  sur  un  Zola  ? 

Je  n'écris  que  d'après  nature  et  j'essuie 
mes  plumes  sur  un  caniche  vivant. 

Voici  le  soir,  la  terre  a  fait  un  tour  de 
plus,  et  les  choses  vont  passer  avec  lenteur 
sous  le  tunnel  de  la  nuit. 


164  LE    VIGNEBON    DANS    SA.    VIOr^K 


Dieu!  que  cet  arbre  a  l'air  faux,  ses  feuilles 
remuent  au  vent  du  Nord  comme  le  nez  d'une 
femme  qui  ment. 

Je  me  promenais  au  milieu  des  arbres, 
quand  ma  bottine  s'alourdit  d'une  motte  de 
terre  boueuse.  Je  voulus  m'en  débarrasser 
et  je  vis  combien  il  est  difficile  de  trouver 
un  petit  morceau  de  bois  daiis  une  forêt. 

En  omnibus,  je  m'assieds  au  fond,  et 
d'abord,  je  fixe  la  croupe  des  chevaux  pour 
ne  pas  céder  ma  place.  Une  jeune  femme 
monte  sur  la  plate-forme.  Jolie  et  de  bonne 
santé,  elle  peut  se  tenir  debout.  Puis,  c'est 
une  vieille  dame.  Elle  semble  distinguée  et 
riche.  Que  ne  prend-elle  une  voiture  ?  Plus 
loin,  c'est  une  ouvrière  du  peuple  avec  un  en- 
fant et  un  panier.  L'idée  d'une  bonne  action  me 
séduit.  Mais  où  placer  le  panier?  D'ailleurs 
il  y  a  dans  l'omnibus  des  messieurs  plus 
jeunes  que  moi.  Tout  à  coup,  sans  raison  (car 
la  dernière  venue  n'est  ni  vieille,  ni  jeune,  ni 
bien,  ni  mal,  et  elle  ne  me    demande  rien, 


TAUI.ETTJiS    D  KLOl  165 


elle  ne  penclie  pas  la  tête  à  Tintérieur  comme 
les  efï'rontées  qui  dévisagent),  je  me  dresse, 
j'écarte  le  double  obstacle  des  pieds  et  des 
genoux  et  je  dis  d'un  ton  autoritaire  :  «  Ma- 
dame, prenez  ma  place.  —  Non,  merci  », 
répond  la  dame,  polie  et  sèche.  Oui,  elle 
refuse.  C'est  son  droit  et  elle  n'admet 
aucune  réplique.  Il  ne  me  reste  qu'à  regagner 
piteusement  ma  place,  au  milieu  des  jambes 
hostiles.  Je  préfère  descendre. 

Serait-ce  aujourd'hui  mon  jour  de  caprices 
humanitaires  ?  Voilà  maintenant  que  je  me 
mêle  d'aider  un  pauvre  vieux  à  passer  d'un 
trottoir  à  l'autre.  Et  comme  il  s'accrocha, 
multiplie  les  excuses  et  les  mercis,  me  donne 
sa  bénédiction  et  me  promet  celle  de  Dieu 
sous  les  regards  d'une  foule  narquoise,  je  le 
laisse  en  plan,  dans  la  rue. 

Dès  que  j'aurai  deux  sous,  nous  parta- 
gerons. Je  te  donnerai  même  cinq  sous 
quand  j'aurai  dix  sous.  Mais  n'espère  pas, 
compagnon,  que  nous  serons  ainsi  de  moitié 


166  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

jusqu'à  cent  mille  francs.  Notre  communauté 
est  réduite  à  l'argent  de  poche.  D'ailleurs, 
je  n'ai  rien  encore,  tu  peux  tout  prendre. 

Le  divorce  serait  inutile,  si  le  jour  du 
mariage,  au  lieu  de  mettre  l'anneau  au  doigt 
de  sa  femme,  on  le  lui  passait  dans  le  nez. 

Chérie,  j'ai  calculé,  quand  vous  m'aimez 
bien,  l'éclat  de  vos  deux  yeux  est  de  qua- 
rante bougies. 

Moins  femme  que  fleur,  frêle  comme 
une  fleur,  odorante  comme  une  fleur,  vous 
parleriez  le  langage  des  fleurs,  si  les  fleurs 
parlaient  patois. 

—  Quand  on  aime  sa  chérie,  me  dites-vous, 
ce  n'est  jamais  le  jour  qu'on  veut  qu'on  lui 
offre  un  cadeau.  On  ne  se  retient  pas  de 
l'offrir  la  veille. 

Je  dis  à  ma  chérie  :  «  Souvent,  je  ne  sais 
ce  que  j'ai  et  je  crois  que  je  deviens  fou.  » 


-,  t-.s  d'ki.oi  167 


—  Voyons,  mon  pauvre  ami,  tu  es  fou, 
me  dit-elle. 

—  Chère  chérie,  vous  ne  m'aimez  plus. 
Autrefois,  quand  j'y  restais  longtemps,  vous 
veniez  discrètement  frapper  de  petits  coups 
à  la  porte  et  vous  me  demandiez,  inquiète  : 
((  N'es-tu  pas  malade,  mon  ami  ?  » 

Aujourd'hui,  vous  m'y  laisseriez  mourir. 

Ce  soir,  avant  de  me  coucher,  je  compte 
les  étoiles  du  ciel.  Elles  y  sont  toutes,  et  je 
fais  sur  la  vie  des  réflexions  si  bêtes,  que 
c'est  à  croire  que  je  ne  les  entends  pas. 

Puis  par  habitude,  comme  quand  j'étais 
petit,  j'examine  ma  conscience,  mais  je  n'ose 
plus  me  signer  sous  les  draps.  Et  je  me 
désole,  je  me  méprise,  je  m'attrape  ferme,  je 
me  battrais. 

Va,  calme-toi  et  ronfle  :  La  vertu  n'est  pas 
pour  ton  nez. 

C'est  l'homme  que  je  suis  qui  me  rend 
misanthrope. 

10 


ÉLOÏ  CONTRE  ÉLOI 


—  Tu  as  dit,  aujourd'hui,  tout  ce  que  tu 
avais  déjà  dit  hier. 

—  Tu  as  dit  au  premier  venu  :  «  Je 
garderai  votre  secret.  »  Tu  as  dit  au 
second  :  «  Je  vous  le  confie  sous  le  sceau  du 
secret.  »  Et  tu  l'as  répété  de  môme  à  tout  le 
monde. 

—  Tu  as  dit  des  paroles  méchantes  à  ceux 
que  tu  aurais  voulu  embrasser  et  de  douces 
paroles  à  ceux  que  tu  détestes  ou  que  tu 
crains 

—  Tu  as  dit,  en  général,  que  toutes  les 
femmes  sont  stupides,  et  à  chacune,  en  par- 
ticulier, qu'elle  était  supérieure. 

—  Tu  as  dit  des  grossièretés  à  une  pauvre 


170  LE  VIGNEKON  DANS  SA  VIGNE 

dame,  en  prenant  la  précaution  de  lui  dire  : 
«  Je  ne  dis  pas  ça  pour  vous.  » 

—  Tu  as  dit  à  ta  maîtresse  dont  c'était  le 
jour  de  fête  :  ce  Viens  avec  moi  acheter  un 
cadeau  ;  tu  m'empêcheras  de  faire  des 
folies.  » 

—  Tu  as  dit  à  des  gens  que  tu  évites 
d'ordinaire  et  que  tu  rencontrais  par  hasard: 
«  Quelle  agréable  surprise  I  C'est  drôle,  dans 
la  vie,  on  a  toujours  les  indifférents  sur  le 
dos,  et  on  ne  voit  jamais  ses  meilleurs 
amis.  » 

—  Tu  as  dit,  coupant  au  milieu,  puis 
hachant  menu  les  phrases  de  ceux  qui  par- 
laient :  «Ainsi,  tenez,  moi,  par  exemple...  » 

—  Tu  as  dit  :  «  Quelles  brutes  que  ces 
hommes  politiques  î  »  et  tu  t'es  vanté  de 
connaître  un  sénateur. 

—  Tu  as  dit  :  «  La  France  est  aux  mains 
des  hommes  d'affaires.  »  Et  presque  aussitôt: 
«  Gomment  voulez-vous  que  les  affaires 
marchent  ?  » 

—  Tu  as  dit  :  ce  Je  jette  derrière  mon  dos 
une  pincée  de  sel...  pour  rire  ;  je  frotte  ma 


TABLETTES    D  ÉLOI  171 


tête  de  vin  renversé...  pour  rire;  je  touche 
du  fer  à  la  vue  d'un  prêtre...  pour  rire  ;  je 
donne  un  sou  à  qui  m'offre  un  couteau... 
pour  rire.  »  Tu  es  gai  comme  pinson. 

—  Tu  as  dit  :  ce  Je  ne  lis  pas  les  jour- 
naux. »  Et  au  même  instant  :  ce  C'était  dans 
le  journal.  » 

—  Tu  as  dit  que  le  Prince  des  Critiques 
était  une  vieille  bête,  et  tu  es  arrivé  en 
avance  au  kiosque  pour  acheter  son  feuille- 
ton dramatique. 

—  Tu  as  dit  à  ton  cher  maître  que  tu 
avais  brûlé  tous  tes  manuscrits  de  jeunesse 
et  qu'il  t'en  restait  une  pleine  malle.  Heureu- 
sement le  maître  ne  t'écoutait  pas, 

—  Tu  as  dit,  pour  avoir  l'air  indépendant, 
du  mal  de  l'écrivain  que  tu  admires. 

—  Tu  as  dit  hypocritement  à  Fauteur  : 
<(  Je  ne  vous  parle  pas  de  votre  dernier 
livre.  Dieu  merci  I  vous  savez  depuis  long- 
temps ce  que  je  pense  de  vous.  » 

—  Tu  as  dit  :  «  Je  sais  que  c'est  préten- 
tieux, ce  que  je  vais  dire  »,  et  tu  Tas  dit 
tout  de  môme. 

10. 


172  LE    VIGNERON    DAISS    SA    VIG^'E 


—  Tu  as  dit,  ouvrant  d'un  beau  geste  ton 
tiroir  :  ce  Prenez,  mon  ami  !»  et,  à  ta  stu- 
péfaction, le  tiroir  était  vide. 

• —  Et  tu  as  dit  :  ce  Oh  !  rien  ne  presse  !  » 
à  qui  te  rendait  une  somme  prêtée,  et  ce  prêt 
troublait  tes  sommeils. 

—  Tu  as  dit  d'un   débiteur  insolvable  : 
«  Ce  n'est  pas  le  procédé  que  je  regrette, 
c'est  l'argent.  »  Et  ta  langue  ne  fourchait 
point. 

—  Tu  as  dit  à  l'artiste  :  «  Nous  ne  ven- 
dons pas  des  pruneaux  »,  et  tu  as  dit  au 
bourgeois  avec  qui  tu  te  promenais  en  voi- 
ture, sur  une  route  nationale  :  «  Vous  savez, 
entre  nous,  moi,  au  fond  je  suis  un  bour- 
geois. » 

—  Tu  as  dit  que  Tartiste  devait  vivre 
pauvre  et  loin  du  monde,  et  tu  as  dit  au  bord 
d'un  champ  de  betteraves  :  «  Ah!  si  j'avais 
autant  de  billets  de  mille  qu'il  y  a  là  de  bet- 
teraves !  » 

—  Tu  as  dit  :  «  On  ne  respire  qu'à  la 
campagne  »,  parce  que  tune  pouvais  ache- 
ter avec  ton  âme  un  palais  en  ville. 


TABIKTTES    D  ËLOï  173 


—  Tu  as  dit,  comme  si  ça  t'échappait  : 
((  Il  faut  avoir  un  idéal  î  )> 

—  Tu  as  dit  niaisement  :  «  Faire  son  de- 
voir, son  simple  devoir  d'honnête  homme, 
tâcher  que  la  petite  bête  que  nous  avons 
près  de  la  tempe  soit  satisfaite  et  nous  laisse 
dormir  tranquille,  et  se  moquer  du  reste  :  il 
n'y  a  encore  que  ça.  » 

—  Tu  as  dit  :  ce  A  vaincre  sans  péril,  on 
triomphe  sans  gloire,  voyons,  nom  dun 
chien,  après  tout!  » 

—  Tu  as  dit  :  ce  La  famille  est  un  mot  » , 
et:  «  Une  mère  est  toujours  une  mère.  » 

—  Tu  as  dit  étourdiment  au  vieil  homme 
qui  se  plaint  que  ça  ne  va  plus  :  ce  Allons, 
tant  mieux  !  allons,  tant  mieux  1  » 

Tu  aurais  dit  au  Juif-Errant  :  a  Ça  fait  du 
bien  de  marcher.  » 

—  Tu  as  dit,  le  cigare  à  la  bouche  : 
a  Gomme  vous  avez  raison  de  ne  pas  fumer  !  » 

—  Tu  as  dit  à  ta  femme  :  «  Ton  rôle,  ici- 
bas,  c'est  d'avoir  un  enfant.  »  Et  tu  lui  as 
dit  :  ce  Quand  on  n'a  qu'un  enfant,  on  n'en  a 
point.  » 


174  LE  VIGXERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Tu  as  dit,  comparant  le  chien  avec  le 
chat  :  «  Le  chat  est  plus  fier,  le  chien  plus 
dévoué,  le  chat  ne  rampe  pas,  le  chien  lèche 
tout  le  monde  ;  le  chat  est  propre,  le  chien 
a  des  puces,  et  cœtera,  et  cœtera.  » 

—  Tu  as  dit  que  les  éditeurs  ne  savent 
pas  leur  métier,  que  les  médecins  n'y  enten- 
dent rien,  qu'on  n'a  que  ce  qu'on  mérite,  que 
tu  es  fataliste,  que  c'était  le  bon  temps,  que 
les  Chinois  ont  déjà  bu  notre  thé  et  que  les 
Anglais  en  voyage  tiennent  toute  la  place. 

—  Tu  as  dit  :  «  Non  »  au  pauvre  de  la 
rue,  que  tu  ne  connais  pas,  sous  prétexte 
qu'on  ne  sait  jamais,  et  tu  as  dit  au  bureau  de 
bienfaisance,  au  sœurs  quêteuses,  aux  dames 
patronnesses  et  à  Séverine  :  «  J'ai  mes 
pauvres.  »  Où  peuvent-ils  être  ? 

—  Tu  as  dit  :  «  Bah  !  que  la  guerre  éclate, 
je  m'en  fiche,  mon  sac  est  prêt,  mes  bottes 
cirées  »,  parce  que  tu  avais  eu  ce  matin  de 
petits  ennuis,  une  peine  d'amour  ou  un  billet 
protesté,  et  parce  que  tu  étais  dans  l'état 
d'esprit  ou  de  fortune  qu'il  faut  pour  filer  en 
Amérique. 


TABLETTES    d'ÉLOI  175 


—  Tu  as  dit  :  ce  Je  n'ai  pas  peur,  seulement 
je  suis  nerveux  et  le  cœur  me  bat.  y> 

—  Tu  as  dit,  à  la  nouvelle  d'une  mort  :  «  Ce 
n'est  pas  ceux  qui  s'en  vont,  mais  ceux  qui 
restent,  qu'il  faut  plaindre.  »  Toutefois,  tu 
aimes  mieux  rester. 

—  Tu  as  dit:  «  Si  je  meurs  avant  vous,  jetez 
mon  cadavre  aux  corbeaux.  »  Et  peu  après 
tu  as  dit  :  «  Respectons  les  morts.  »  Et  tu  as 
dit  peu  après  :  «  D'ailleurs,  je  vous  enterre- 
rai tous.  » 

—  Tu  as  dit  tout  bas  à  Dieu  que  tu  niais 
sur  les  toits:  «  Mon  Dieu,  je  plaisante.  Vous 
savez,  vous  qui  me  connaissez  à  fond,  que 
je  crois  en  vous,  quelle  haute  idée  j'ai  de 
votre  personne  et  de  quelle  frousse  est  faite 
ma  foi  I  D 

—  Tu  as  dit,  dans  cette  journée,  tout  ce  que 
tu  avais  déjà  dit  hier,  et  tu  le  rediras  demain. 


•    HOMME  DE  LETTRES 

L'amî. 
As-tu  fini  de  faire  des  mots  âmes  dépens? 

Élol 
Gesse  d'abord  d'être  ridicule. 

L\mi. 

Je  t9  confie  un  secret  et,  dès  que  je  me 
tourne,  tu  Técrissurton  calepin. 

Éloi. 
Je  n'ai  pas  la  mémoire  des  secrets. 


178  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

L'ami. 

Puis  je   le  retrouve  dans   quelque  conte 

signé  :  Eloi. 

Eloi. 

Jeta  remercie  de  ta  collaboration. 

L'ami. 
Tu  m'exposes  nu  sur  ta  fenêtre. 

Éloi. 
Va  changer  de  chemise  ailleurs. 

L'ami. 

Adieu!  Tous  tes  amis  te  lâchent. 

Eloi» 

Il  m'en  reste  une  pleine  bibliothèque.  Vous 
n'étiez  qu'une  dizaine,  aux  plus  beaux  de  mes 
jours.  Mes  livres  fidèles  sont  déjà  trois  mille. 

L'ami. 

Je  suis  homme  de  lettres  aussi,  mais  je 
me  pi(Ç^ue  de  délicatesse. 


TABLETTES    DELOI  lV'9 


Éloi. 

Si  tu  étais  un  véritable  homme  de  lettres, 
tu  agirais  comme  moi,  sans  scrupule. 

Le  chœur  des  amis. 
11  ne  s'épargne  pas  lui-même. 

Éloi. 

Précaution.  Je  devance  tous  ceux  qui 
seraient  tentés  de  barbouiller  mon  âme  à  leur 
caprice,  mon  âme  de  mauvais  fils,  de  mau- 
vais époux,  de  mauvais  frère,  etc.,  etc.  Ecou- 
tez : 

La  mère. 

Va,  je  me  suis  reconnue  dans  le  livre  où 
tu  déshonores  ta  mère  I 

Éloi. 

C'est  toî  qui  as  commencé!  Deir^ande  à 
papa. 

Le  père. 

On  ne  peut  rien  dire  devant  lui.  Si  tu  ne 

11 


180  LE  VIGNERON  DANS  8A  VIGNK 

•    '       '  — • <H>IBi' 

respectes  pas  ta   mère,  respecte  au    moins 
ton  père  qui  gagne  honnêtement  sa  fortune. 

Éloi. 
On  ne  peut  rien  voler  devant  moi. 

Le  père  et   la.  mère. 
Nous  te  déshéritons. 

Éloi. 

Je  sais  encore  un  crime  de  famille  qui  me 
rapportera  beaucoup  d'argent. 

Le  pèbe  et  la  mère 
Nous  te  maudissons. 

Éloi. 

Faites!...  Pas  si  vite,  ma  plume  ne  peut 
plus  suivre  votre  torrent  d'injures. 

Les  frères. 

Si  tu  ne  te  tais,  nous  te  flanquerons  des 
calottes. 


TABLETTES    D'ÉLOI  181 


Éloi. 

J'accepte  tout.  Donnez.  J'en  ferai  un  ro- 
man de  cape  et  d'épée. 


Le 


s   SŒURS. 


Pourquoi  chagrines-tu  tes  sœurs  si  dou- 
ces, si  bonnes  et  qui  t'aiment  tant  ? 

Eloi. 

Parce  que  j'ai  besoin  de  personnages  sym- 
pathiques. 

Le  vieux-  domestique. 
Il  se  paye  aussi  ma  tête. 

Éloi. 

Je  te  considère  comme  un  membre  de  la 
famille. 

Les  parents. 

Il  se  moque  à  présent  de  nous  qui  Tavons 
vu  tout  petit. 

Eloi. 

Espériez-vous  que  j'allais  rester  pas  plus 
haut  que  ça? 


182  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

Les  voisins. 

Ahî  le  sournois!  Il  venait  veiller  à  la  mai- 
son. Il  nous  aidait  à  tailler  le  chanvre. 
Silencieux,  il  laissait  les  autres  parler.  On 
disait  de  lui  :  «  C'est  un  brave  garçon,  naïf, 
incapable  d'une  méchanceté...  j> 

Éloi. 
Un  serin,  quoi!  Je  me  venge. 

Les  compatriotes  d'Eloi. 

Le  médecin,  le  notaire  et  la  directrice  des 
postes  et  télégraphes,  qu'il  a  mis  dans  ses 
livres",  sont  furieux  et  le  menacent  d'un 
procès, 

Éloi. 

Veine!  quelle  réclame. 


Le  pharmacien. 

En  ce  qui  me  concerne,  Monsieur  Éloi, 
vous  pouvez  m'y  mettre  tant  que  vous  vou- 
drez, dans  vos  livres.  Ça  m'est  égal. 


TABLETTES    DELOI  183 


Eloi. 

Je  regrette,  Homais  !  vous  n'êtes  pas  ma 
spécialité.  Voyez  plus  haut,  chez  Flaubert. 

Un     YA.GABOND. 

J'ai  aperçu  quelqu'un,  la  nuit,  aucimetière, 
qui  violait  une  sépulture. 

Éloi. 

C'était  moi.  Je  reprenais  au  cadavre  un 
paquet  de  lettres  enterrées  avec  lui,  et  que 
je  me  propose  de  publier. 

L'ÉPOUSE. 

Tes  parents,  tes  voisins,  ce  sont  des  étran- 
gers. Mais  je  suis  l'épouse  sacrée  et  voilà 
que  tu  me  gênes.  Je  n'ose  te  caresser.  Mes 
paroles  d'amour,  c'est  encore  de  la  copie. 

Éloi. 

Et  la  meilleure.  Ne  répètes-tu  pas  qu'il 
faut  faire  bouillir  la  marmite? 


184  LE  VIGNERON  DANS  SA.  VIGNB 

L'ÉPOUSE. 

Je  me  sens,  la  lumière  éteinte,  notre  al- 
côve fermée,  sur  une  place  publique.  Demain, 
dans  la  rue^  je  serai  montrée  au  doigt,  et  je 
mourrai  de  honte. 

Éloi. 

N'aie  pas  peur.  Tu  ressusciteras.  Je  t'im- 
mortalise. 

L'enfant. 

Papa,  papa,  veux-tu  que  je  reste  près  de 
toi?  Je  ne  ferai  pas  de  potin. 

Éloi. 

Babille,  enfant,  je  note  ;  pleure,  je  recueille 
tes  larmes,  et  sois  malade,  je  dessine  tes 
gestes  de  souffrance,  et  si  j'ai  la  douleur  de 
te  perdre,  compte  sur  moi,  je  saurai  crier  un 
beau  blasphème  à  Dieu,  pour  le  remettre  à 
sa  place. 

Un  lecteur. 

Il  est  ignoble  de  cynisme. 


TABLETTES    »  «LOI  18^ 


Un  autre. 
Il  est  malade. 

Un  autre. 
11  est  rigolo. 

Un   autre. 
Vous  trouvez  ça  drôle? 

Un   autre. 
Il  se  noircit  un  peu. 

Un   autre. 
Oh  I  ma  tête,  qu'est-ce  que  cela  veut  dire  ? 

Un  critique. 
Moi,  je  comprends  très  bien. 

Éloi. 
Tu  as  de  la  chance. 

Un  homme  de  cœur  indigné. 

Mon  petit  Monsieur,  voulez-vous  que  je 
vous  dise  ?  Au  fond,  vous  n'aimez  personne 


186  LE    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE 

Éloi 
Je  m'aime. 

La  nature 
Et  il  aime  la  nature.  Il  aime  mes  arbres...» 

Éloi. 

Gomme  ils  ont  maigri  cet  hiver  1 

La  nature. 
Mes  prairies,  mes  rivières... 

Éloi. 

Je  voudrais  que  ma  main  fût  assez  légère 
pour  écrire  sur  les  eaux. 

La  nature. 
Et  mes  brumes  fragiles... 

Éloi. 

Elles   naissent  le  soir,  vivent  la  nuit  et 
meurent  au  matin,  comme  mes  rêves. 


TABLETTES    d'ÉLOI  187 


La  nature. 

Mais  pourquoi  remuer  ma  boue,  mes  tas 
de  fumier?... 

Éloi 

Ils  fument  par  les  champs    comme    des 
chevaux  dételés. 


La 


NATURE. 


Tu  fouilles  trop  bas,  tu  choques  Gybèle, 
tu  scandalises  Pan. 

Éloi. 
Connais  pas. 

Un  vieillard  qui  lutte  désespérément  pour 

LA    vie. 

Mais,  tonnerre!  on  vient  au  monde  pour 
vivre  et  non  pour  regarder  vivre  les  autres  ! 
Vous  n'êtes  que  le  voyeur  de  la  vie,  vous  ne 
vivez  pas. 

Éloi. 

Qu'est-ce  que  je  fais  depuis  ma  naissance  ? 

11. 


188  LE    ViaNERON    DANS    SA.    VIGNE 

Une  dame. 
Il  ne  boit  pas. 

Éloi. 
Je  n'ai  pas  soif. 

Une  DAMEi 
Il  ne  fume  pas. 

Éloi. 
Ma  fumée  me  gêne. 

Une  dami . 
Il  ne  joue  pas. 

Eloi, 
Vous  triclicriez. 

Une   DAMiw 
Il  ne  s'amuse  jamais. 

Éioi 
Si,  quelquefois  je  danse,  seul. 


TABLETTES    D'Étni  189 


Une  jolie  femme. 
Il  n'a  pas  de  maîtresse. 

Éloi. 
Je  suis  marié. 

La  jolie  femme. 
Oh  !  si  je  m'en  mêlais  I 

Éloi. 

Pauvre  femme,  vous  seriez  attrapée.  Je 
n'éprouve  qu'à  la  racine  des  cheveux. 

La  jolie  femme. 
Ce  n'est  pas  un  homme. 

Éloi. 
G  est  un  homme  de  lettres. 

Tous. 

Homme  de   lettres!    homme    de   lettres! 
hommes  de  lettres  I 


190  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 

Éloi. 

Oui,  homme  de  lettres!  Pas  autre  chose. 
Je  le  serai  jusqu'à  ma  mort...  Et  puissé-je 
mourir  de  littérature.  Et  si,  par  hasard,  je  suis 
éternel,  je  ferai,  durant  l'éternité,  de  la  litté- 
rature. Et  jamais  je  ne  me  fatigue  d'en  faire, 
et  toujours  j'en  fais,  et  je  me  f...  du  reste, 
comme  le  vigneron  qui  trépigne  dans  sa 
cuve,  ivre  de  soleil  et  de  vin  et  sourd  aux 
railleries  des  braves  gens  qu'il  écœure...  et 
plus  j'aimerai  passionnément  la  littérature, 
plus  je  m*élèverai  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer. 

Voix  lointaines. 

Homme  de  lettres!...  Homme  de  lettres... 
de  lettres. 

Eloi,  seul. 

Pas  de  faiblesse,  Éloi!  tu  es  le  plus  heu- 
reux des  hommes. 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


L'HOMME  FORT 


On  ne  voulait  pas  le  croire,  mais  on  le  vit 
bien  qu'il  était  fort,  à  la  manière  calme 
dont  il  quitta  le  banc  pour  aller,  le  pas 
sonore  et  la  tête  haute,  vers  la  pile  de  bois. 

Il  prit  une  bûche  longue  et  ronde,  non 
la  plus  légère,  mais  la  plus  lourde  qu'il  put 
trouver.  Elle  avait  encore  des  nœuds,  de  la 
mousse  et  des  ergots  comme  un  vieux  coq. 

D'abord  il  la  brandit  et  s'écria  : 

—  Regardez,  elle  est  plus  dure  qu'une 
barre  de  fer,  et  pourtant,  moi  qui  vous  parle, 
je  vais  la  casser  en  deux  sur  ma  cuisse,  ainsi 
qu'une  allumette. 

A  ces  mots,  les  hommes  et  les  femmes  se 
dressèrent  comme  dans  une  église.  Il  y  avait 


194  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

présents  Barget,  le  nouveau  marié,  Perraud, 
presque  sourd,  et  Ramier  qu'on  ne  fait  pas 
mentir;  Papou  s'y  trouvait,  je  m'en  souviens, 
Gastel  aussi,  il  peut  le  dire  :  tous  gens 
renommés,  qui  racontaient  d'ordinaire,  aux 
veillées,  leurs  tours  de  force,  et  se  frappaient 
d*étonnement  l'un  après  l'autre. 

Ce  soir-là,  ils  ne  riaient  plus,  je  vous 
assure.  Ils  admiraient  déjà  l'homme  fort, 
immobiles  et  muets.  On  entendait  ronfler 
derrière  eux  un  enfant  couché. 

Quand  il  les  sentit  dominés,  bien  à  lui,  il 
se  campa  d'aplomb,  ploya  le  genou  et  leva 
la  bûche  de  bois  avec  lenteur. 

Un  moment  il  la  tint  suspendue  au  bout 
de  ses  bras  raidis,  —  les  yeux  éclataient,  les 
bouches  s'ouvraient  douloureuses,  —  puis 
il  l'abattit,  han  I  et  d'un  seul  coup,  se  cassa 
la  jambe. 


L'HOMME  DINDE 


A  force  d'observer  le  vol  de  ses  dindes, 
Jacques  Feï  se  dit  un  jour  : 

—  Qui  m'empêche  de  voler  aussi  ?  Ce  n'est 
pas  malin  quand  on  a  des  ailes,  et  si  je  veux, 
une  de  mes  bêtes  me  prêtera  les  siennes. 

Mais  il  s'exerça  d'abord  à  battre  l'air  de  ses 
bras,  tellement  vite  qu'il  faisait  autour  de  lui 
du  vent  et  de  la  poussière. 

Quant  aux  pieds,  ils  marcheraient  d'eux- 
mêmes  et  Jacques  s'en  servirait  comme  un 
nageur. 

Puis  il  cassa  les  deux  ailes  d'une  dinde  qui 
allait  bientôt  crever,  et  les  ayant  solidement 
fixées  à  SCS  coudes,  il  commença  de  prendre 
son  essor. 


196  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Il  courait  et  bondissait  à  travers  le  pré, 
au  milieu  des  dindes  folles,  dont  Fune^,  mu- 
tilée, tournoyait,  rouge  de  sang,  et  parfois 
il  se  laissait  tomber  sur  le  derrière,  pour 
voir. 

—  Ça  va,  dit-il,  maintenant  je  peux  me 
risquer. 

Il  choisit  un  vieux  saule  au  bord  de  la 
rivière.  On  y  grimpait  sans  peine  par  les 
nœuds  du  tronc,  et  la  tête  ébranchée  se  dé- 
couvrait ainsi  qu'une  petite  plateforme  natu- 
relle. 

En  bas,  la  rivière  trouble  semblait  dormir 
d'un  sommeil  profond,  et  par  de  légers  plis 
vite  effacés^  sourire  à  des  rêves. 

—  Si  je  manque  mon  premier  coup,  se 
dit  Jacques,  il  ne  m'arrivera  que  de  prendre 
un  bain,  et  j'aurai,  ma  foi,  bien  à  souffrir 
d'une  chute  au  creux  de  ce  bon  lit. 

Il  était  prêt. 

Les  dindes  glouglotantes  allongeaient  le 
col  vers  lui,  et  la  dinde  aux  ailes  brisées  finis- 
sait de  se  mourir  dans  une  touffe  d'herbe. 

—  Une  !  dit  Jacques  debout  sur  le  saule, 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  197 

les  coudes  écartés,  les  talons  réunis,  les  yeux 
aux  nuages  qu'il  rejoindrait  peut-être. 

—  Deux!  dit-il  encore,  avec  une  longue 
aspiration. 

Sans  dire  trois,  résolument  se  jeta  dans 
l'air,  entre  le  ciel  et  l'eau,  Jacques  Feï  qui 
gardait  les  dindes  et  qu'on  n'a  pas  revu 


198  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


LA  CRUCHE 


Voilà  Jérôme  dans  sa  quatre-Aângtîème 
année. 

Gomme  il  a  le  pain  assuré,  il  ne  sort 
guère  que  pour  prendre  l'air.  Une  heure  ou 
deux  par  jour,  il  traîne  dehors  son  pied  in- 
guérissable. Il  n'est  utile  que  pour  aller, 
quand  le  puits  du  jardin  manque  d'eau,  jus- 
qu'à la  source  du  bois. 

Il  porte  la  cruche  par  l'anse  de  corde,  à  la 
main  et  non  sur  l'épaule  comme  les  Sama- 
ritaines. 

Arrivé  à  la  source,  il  se  désaltère  d'abord 
lui-même  :  il  boit  frais  et  pour  sa  journée, 
afin  de  laisser  à  sa  famille  la  cruche  tout 
entière.  Il  la  remplit  et  revient  à  la  maison. 


LE    VIGNERON    DANS    SA   VIGNE  199 


Il  marche  avec  une  lenteur  telle,  aidé  d'un 
bâton,  qu'il  ne  répand  jamais  rien  de  la 
cruche. 

Quand  il  la  remet  aux  siens  qui  l'atten- 
daient la  gorge  sèche,  il  pourrait  se  vanter 
de  n'avoir  pas  perdu  une  goutte  d'eau. 

Elle  a  seulement,  bien  que  la  source  ne 
soit  pas  loin,  un  peu  tiédi  en  route. 


200  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


LE  PARAPLUIE  DE  COTON  BLEU 


Ils  n'ont  que  le  temps  de  quitter  la  route, 
pour  courir  par  le  pré,  vers  les  arbres  épais. 
Mais  les  arbres  sont  encore  trop  loin.  Pau- 
line et  Pierre  ne  peuvent  plus  aller.  Ils  se 
laissent  tomber,  défaillants  d'amour,  au  mi- 
lieu du  pré,  dans  l'herbe  rousse  et  les  fleurs 
grillées,  sous  le  parapluie  de  Pauline  qu'elle 
ouvre  tout  grand. 

S'il  ne  vient  personne  sur  la  route,  le 
parapluie  de  coton  bleu  reste  immobile. 

Mais  voici  quelqu'un. 
.  Pauline  aussitôt   met   en  mouvement   le 
parapluie  dont  elle  roule  le  manche  du  bout 
des  doigts,  tandis  que  Pierre  ne  s'occupe  de 
rien. 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  201 

Le  parapluie  tourne  ssur  les  pointes  de  ses 
baleines,  et  docile,  le  manche  toujours  en 
ligne,  menaçant,  selon  l'allure  du  voyageur 
curieux,  il  se  hâte  ou  se  ralentit. 

Il  cache  les  amants,  les  protège,  les  en- 
veloppe de  son  ombre  ajourée,  car  les 
blanches  aiguilles  du  soleil,  çà  et  là,  font 
des  trous. 

Puis  il  s'arrête. 

Le  voyageur,  Un  moment  excite,  courbé 
de  nouveau  sous  l'accablante  chaleur  pour 
continuer  sa  route,  n'a  vu  que  quatre  pieds 
mêlés  qui  dépassaient  un  peu. 


"02  LE    VIGNF.RON    DA.XS    SA    VIGNE 


LA  PROMENADE  DU  CHIEN 


Chaque  dimanche,  après  déjeuner,  Bargel 
dit  à  sa  femme  : 

—  Allons  faire  un  tour,  tu  iras  de  ton 
côté  avec  les  enfants,  et  moi  j'irai  de  mon 
côté  avec  le  chien. 

—  Mais,  dit  sa  femme,  situ  voulais,  nous 
sortirions  ensemble. 

—  Le  chien  court  trop,  répond  Barget,  et 
vous  ne  pourriez  pas  nous  suivre  ;  amusez- 
vous  bien;  ici,  Pyrame  I 

Comme  Pyrame,  joyeux  de  prendre  l'air, 
gambade  sur  le  troittoir  : 

—  Beau!  fait  Barget,  tu  t'essoufUes,  nous 
avons  le  temps. 

D'abord  il  entre  à  l'auberge  du  coin,   il 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  203 

attache  solidement  Pyramc  au  pied  d'une 
table  et  s'assied  en  face  d'un  vieil  ami  qui 
n'attendait  que  lui  pour  commencer  la  partie. 

Tandis  que  son  maître  joue^  Pyrame  se 
tient  tranquille,  lèche  ses  pattes,  les  retire 
quand  on  marche  dessus,  happe  des  guêpes, 
éternue,  et  dort  oublié,  sans  rancune. 

Les  heures  passent.  Déjà  la  septième  du 
soir  va  sonner  et  Barget  regarde  fiévreuse- 
ment la  pendule.  Sa  femme  et  ses  enfants 
doivent  être  de  retour  et  la  soupe  servie. 

—  Plus  que  deux  parties,  dit-il. 
Puis  : 

—  La  belle  et  nous  filons. 
Puis  : 

—  Celle  des  malheureux  et  je  me  sauve  ! 
Et  presque  debout,  les  doigts  mouillés 

d'avance,  il  dit  encore  : 

—  Vite,  la  dernière  des  dernières  1 
Cette    fois,    c'est    fini,    Barget    détache 

Pyrame  et  sautillant  jusqu'à  la  maison  afin 
do  suer  un  peu,  il  ramène  son  chien  de  la 
promenade. 


12 


204  LE    VIGNEKON    DANS    SA    VIGNE 


L'HABILE  VENDEUSE 


Marie-Madeleine  se  dandine  derrière  sa 
table  de  bois  blanc  et,  le  sourire  engageant, 
elle  gesticule  avec  ardeur,  elle  bavarde,  elle 
offre  carottes,  navets,  poireaux,  tomates, 
petits  pois  fraîchement  écossés  au  fond  d'un 
mouchoir,  et  volailles  dans  leur  cage. 

On  marchande  :  bonne  femme,  elle  mar- 
chande, inlassable  et  suit  d'un  œil  vif  le 
manège  des  doigts  qui  tâtent  pour  choisir, 
prête  à  les  écarter  lestement  comme  des 
mouches  gourmandes. 

Or  de  ses  jupes  on  entend  partir  tantôt  un 
cri  rauque,  tantôt  un  violent  bruit  d'ailes. 
Marie-Madeleine  se  penche  afin  que  tout  le 
joids  de  son  corps  porte  sur  une  seule  jambe. 


LE  VIGNERON  DANS  6k   VIGNE  205 

—  Il  veut  lutter,  dit-elle,  mais  nous 
avons  le  temps.  Je  ne  le  brusque  pas,  ça  lui 
gâterait  le  sang.  Je  pèse  en  douceur,  et  je 
m'arrête,  quand  ses  ailes  ne  battent  plus  et 
qu'il  meurt  trop  vite.  Si  j'abîmais  sa  tête, 
on  le  refuserait.  Alors  j'ôte  mon  sabot. 
Tenez. 

Marie-Madeleine  relève  un  peu  ses  jupes 
et  montre  le  bec  du  canard  qu'on  vient  de 
lui  acheter  et  que  sous  son  pied,  gardant 
ses  mains  libres  pour  la  vente,  elle  étouffe. 


206  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


L'IMPOT 


—  Le  texte  est  formel,  dit  le  percepteur 
à  Noirmier  : 

((  Loi  du  il  juillet  1889,  article  Sépara- 
graphe  3  :  les  père  et  mère  de  sept  enfants 
viw^nts^  légitimes  ou  reconnus,  ne  seront 
pas  inscrits  au  rôle  de  la  contribution  per- 
sonnelle et  mobilière. 

—  Ecoute,  dit  en  rentrant  Noirmier  à  sa 
femme,  nous  avons  déjà  six  enfants,  faiscms 
vite  le  septième  et  nous  ne  paierons  plus 
d'impôt. 

Cette  certitude  leur  donna  du  courage. 
Déjà  ils  se  trouvaient  moins  malheureux 
que  tant  d'autres.  Noirmier  travaillait 
presque  toujours  ;  il  mendiait  aussi  et  môme 
il  volait  du  bois  et  des  pommes  de  terre  à 


JLE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE  207 

l'occasion,  sans  cesser  pour  cela  d'être  un 
brave  homme. 

Sa  femme  regonflée  n'arrêtait  jamais  dans 
la  maison  nue,  et  pas  un  enfant  ne  mourait. 
Le  septième  arriva  comme  un  sauveur  et 
aux  pires  moments  de  leur  misérable  vie, 
Noirmier  répétait  tranquille,  soulagé  : 

—  C'est  égal,  nous  ne  payons  plus  l'impôt. 

Et  voilà  qu'il  reçut  une  nouvelle  feuille  blan- 
che l'invitant  à  verser,  pour  ses  contributions 
de  l'année  suivante,  la  somme  de  9  fr.  50. 

—  Le  texte  est  formel  dit  encore  le  per- 
cepteur : 

«  Loi  du  8  août  1890^  article  Si  :  le 
paragraphe  3  de  Varticle  3  de  la  loi  de 
finances  du  il  juillet  i889  est  modifié 
ainsi  quil  suit:  les  père  et  mère  de  sept 
enfants  vivants^  mineurs,  légitimes  ou  re^ 
connus^  assujettis  à  une  contribution  per-* 
sonnelle  mobilière  égale  ou  inférieure  à 
dix  francs  seront  exonérés  d'office  de  cette 
contribution.  » 

Or,  Noirmier,  votre  contribution  de 
9  fr.  50  est  bien  inférieure  à  10  francs,  vous 

12. 


208  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIONE 

êtes  bien  père  de  sept  enfants  vivants  et 
légitimes,  mais  ils  ne  sont  pas  tous  mineurs , 
car  votre  aîné  Charles  vient  d'avoir  vingt  et 
un  ans  et  d'atteindre  sa  majorité  ;  par  con- 
séquent, il  ne  vous  sert  à  rien. 

Noirmier  entendait  ces  paroles  avec  l'air 
morne  d'un  cheval  qui  dort. 

—  Tu  comprends,  dit-il  à  sa  femme,  moi 
j'ai  compris,  ils  se  ravisent,  c'est  tout  simple. 

Non,  elle  ne  comprenait  pas,  trop  ahurie, 
et  lui  à  mesure  qu'il  expliquait  les  raisons 
du  percepteur,  il  les  comprenait  moins. 

—  Quoi!  s'écria  la  femme,  sept  ne  vaut 
que  six  maintenant  et  nous  devrons  payer 
chaque  année  jusqu'à  la  fin  des  fins  neuf 
francs  dix  sous  d'impôt  ?  Je  me  méfie,  moi. 
D'abord,  est-ce  que  ça  nous  regarde  si  nos 
enfants  prennent  de  Tâge  ? 

Longtemps  Noirmier  réfléchit. 

—  Écoute,  ma  femme,  dit-il  enfin.  J'ai 
une  idée.  Il  faut  remplacer  notre  enfant  qui 
ne  compte  plus  par  un  autre,  et  puisqu'ils 
veulent  des  mineurs,  aux  impôts,  nous  allons 
tout  de  suite  leur  en  faire  un. 


LE  VIGNERON  DANS  SA.  VIGNK  209 


LES  SŒURS  ENNEiMIES 


Elles  finissent  sans  hâte,  par  petites  gor- 
gées, leur  café  au  lait,  quand  Marie  dit  à 
Henriette  : 

—  Chère  sœur,  tu  ne  sauras  donc  jamais 
boire  proprement? 

Henriette  piquée  courbe  la  tête,  et  le  men- 
ton aussitôt  triplé  tant  elle  est  grasse,  elle 
voit  une  tache  sur  son  corsage.  Lente  à  ri- 
poster, elle  pose  son  bol  vide  sur  la  table, 
observe  un  moment  les  arbres  du  jardin  et 
leurs  signes  de  détresse. 

—  Avoue,  dit-elle  enfin,  narquoise,  que 
ce  malheur  ne  peut  t'arriver  à  toi,  car  si 
tu  renverses  ton  café,  il  tombe  droit  par 
terre. 


210  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

—  Dis  franchement  que  je  suis  plate, 
Henriette. 

—  Non,  Marie,  mais  je  crois  ta  poitrine 
moins  gênante  que  la  mienne. 

Il  faudrait  le  prouver,  Henriette. 

—  Il  suffit  de  comparer,  Marie. 

Vite  serrées  l'une  contre  l'autre,  coude  à 
coude,  toutes  deux  se  gonflent  et,  d'un  œil 
qui  louche,  cherchent  de  quel  côté  ça  dé- 
passe. 

—  Te  rends-tu  ?  demande  Henriette. 

—  D'abord  tu  portes  des  talons,  dit  Marie. 
Mais  j'ai  une  idée  :  prends  ton  bol  et  viens. 

Henriette  docile  suit  Marie.  Elles  passent 
dans  leur  chambre  et  poussent  le  verrou  de 
la  porte. 

On  entend  un  bruit  d'étoffe  froissée,  de 
bouton  qui  saute  et  roule  et  de  lacet  qui 
siffle.  Longtemps  elles  chuchotent,  sans 
rire,  puis  d'une  voix  nette  : 

—  Regarde,  dit  Marie,  je  l'emplis  jus- 
qu'au bord. 

-—Moi  je  n'entre  même  pas,  dit  Henriette, 
il  éclaterait. 


LE    VÏGNEROIV    DANS    â4    V1G"NE 


211 


Gorges  nues,  si  blanches  qu'il  fait  soleil 
clans  le  trou  de  la  serrure,  les  deux  sœurs 
ennemies  mesurent  loyalement  leurs  seins 
avec  un  bol  à  café  au  lait. 


P. 


■%-Ci 


di  J' 


212  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


LE  BIJOU 


Francîne  se  promène  et  ne  pense  à  rien, 
quand  soudain  son  pied  droit  refuse  de 
dépasser  son  pied  gauche. 

Et  la  voilà  plantée,  indéracinable,  devant 
une  vitrine. 

Elle  ne  s'est  pas  arrêtée  pour  se  mirer 
dans  les  glaces  ou  se  tapoter  les  cheveux. 
Elle  fixe  un  bijou.  Elle  le  fixe  obstinément, 
et  s'il  avait  des  ailes,  il  irait  tout  seul, 
ainsi  qu'une  mouche  fascinée,  se  poser, 
bague,  sur  le  doigt  de  Francine,  ou  broche 
à  son  corsage,  ou.  boucle  au  lobe  de  son 
oreille. 

Pour  mieux  le  voir,  elle  clôt  à  demi  les 
g    jeux,  et  même,  pour  le  posséder  au  moins 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  213 

SOUS  ses  paupières,  elle  les  ferme.  Il  semble 
qu'elle  dort. 

Mais  derrière  la  vitrine,  venue  du  fond  de 
la  boutique,  une  main  paraît.  Elle  sort 
blanche  et  fine  de  sa  manchette.  On  dirait 
qu'elle  entre  adroitement  dans  une  volière. 
Elle  est  habituée.  Elle  se  faufile,  sans  se 
brûler  aux  feux  des  diamants,  sans  éveiller 
les  pierres  assoupies,  et  du  bout  de  ses 
doigts  prestes,  comme  faisant  les  cornes  à 
Francine  qui  l'observe  avec  inquiétude,  elle 
lui  vole  le  bijou. 


à 


214  LE  VIGNERON  Da5S  SA  VIGNE 


L'ENFANT  GRAS  ETL'ENFANT MAIGRE 


Dans  la  même  allée  d'un  parc  où  les 
pigeons  et  les  merles  se  croisent  familiers, 
deux  dames  sont  assises  côte  à  côte.  Elles 
ne  se  connaissent  pas,  mais  elles  ont  chacune 
un  enfant.  La-Dame-en-Rose  a  Tenfant  gras 
et  la   Dame-en-Noir  l'enfant  maigre. 

D'abord  elles  s'observent,  sans  parler, 
puis,  indirectement,  elles  se  font  de  menues 
avances. 

—  Bébé,  prends  garde  de  bousculer  le 
bébé. 

—  Bébé,  prête  ta  pelle  au  bébé,  comme 
un  grand  garçon. 

Soudain  la  Dame-en-Noir  n'y  tient  plus 
et  dit  à  la  Dame-en-Rose  : 


i.E    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE  215 

—  Quel  bel  enfant  vous  avez,  madame! 

—  Merci,  madame.  On  me  le  dit  souvent 
et  je  ne  me  lasse  pas  de  l'entendre  dire,  car 
je  crains  devoir  mon  enfant  trop  beau  quand 
je  le  regarde  avec  mes  yeux  maternels. 

—  Soyez  en  fîère,  madame.  Vous  le  pou- 
vez !  il  rayonne  ;  il  réjouit.  On  mangerait 
cru  sa  chair  ferme.  Il  a  des  fossettes  par- 
tout et  des  membres  qui  donnent  la  peur.  Il 
doit  vivre  un  siècle.  Ah!  par  exemple,  ces 
folles  boucles  memettent  en  défiance  .Je  vous 
soupçonne  deles  friser.  Avouez-le,  madame. 

—  Madame,  je  vous  jure  sur  la  tête  de 
mon  enfant,  que  jamais  un  fer  sacrilège  ne 
profane  ses  cheveux.  D'ailleurs  il  est  venu 
au  monde  avec. 

—  Je  vous  crois,  heureuse  mère,  et  je 
vous  envie  du  fond  de  mon  cœur. 

Les  deux  dames  se  sont  rapprochées,  et 
tandis  que  l'enfant  maigre,  qui  souffle  à 
peine,  restepar  terre,  la  Dame-en-noirprend 
l'enfant  gras,  le  pèse,  le  câline,  l'admire  et 
répète,  émerveillée:  Qu'il  est  lourd!  mon 
Dieu  !  qu'il  est  donc  lourd  I 

13 


^-s. 

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216 


LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNl 


—  Vous  le  flattez,  dit  la  Dame-en-Rose, 
mais  comme  le  vôtre  paraît  sage  I 

La  Dame-en-Noir,  déçue,  sourit  avec 
tristesse,  pour  prix  de  son  enthousiasme 
elle  attendait  mieux.  Elle  eût  préféré  au 
banal  compliment  sincère  quelque  délicat 
mensonge,  et  quoique  résignée,  elleâemble 
implorer  encore. 

La  Dame-en-Rose  devine.  Honteuse 
d'avoir  manqué  de  tact,  et  bonne  au  fond, 
elle  attire  sur  ses  genoux  l'enfant  maigre, 
le  baise  du  bout  des  lèvres  et  d'une  voix 
grave  : 

—  Chère  madame,  je  ne  dis  point  cela 
parce  que  vous  êtes  sa  mère,  mais  savez- 
vous  que  je  le  trouve  très  bien  aussi,  le 
vôti^,  dans  son  genre  I 


LE  VIGNERON  DANS  SX  VIGNE  217 


L'EPINGLE 


Lorsque  son  fiance  partit  pour  la  guerre, 
Blanche  lui  fit  cadeau  d'une  épingle  qu'il 
jura  de  garder  précieusement. 

—  Vous  me  la  donnez,  dit  Pierre,  sans 
doute  pour  que  je  pense  à  vous. 

—  Non,  dit-elle,  je  sais  que  vous  ne, 
m'oublierez  jamais. 

—  Vous  me  la  donnez  peut-être  pour 
qu'elle  me  porte  bonheur  ? 

—  Non,  je  ne  suis  pas  superstitieuse. 

—  Je  ne  cherche  plus  à  comprendre,  dit 
Pierre,  il  suffit  qu'elle  me  vienne  de  vous  et 
que  vous  m'aimiez. 

—  Je  vous  aime,  dit  Blanche,  mais  mon 
épingle  vous  servira. 


218  LE    VIGNERON    DANS    SA    VlGJilS 

Or  il  arriva  qu'au  feu  Pierre  reçut  une 
balle  dans  le  bras  gauche  et  qu'il  fallut  le  lui 
couper. 

—  Je  connais  Blanche,  dit-il,  par  délica- 
tesse elle  hâtera  notre  mariage. 

Il  revint  et  sa  première  visite  fut  pour 
elle.  Comme  il  marchait  sur  la  route,  fier 
d'être  au  monde,  d'un  pas  pressé,  il  observa 
sa  manche  vide. 

Elle  pendait,  inerte,  toute  plate,  ou  se 
balançait  de  droite  et  de  gauche,  sans 
mesure,  ou  sautillait  comme  un  tronçon  de 
bête. 

—  Cette  tenue  négligée,  dit  Pierre,  me 
ridiculise  un  peu. 

De  la  main  qui  lui  restait,  il  releva  sa 
manche  et,  l'ayant  pliée  en  deux,  il  la  fixa 
proprement  à  son  épaule,  avec  l'épingle. 


LE    VICNEKON    DAiNS    SA    MGNE  219 


LE  COQ 


ï 

Chaque  matin,  au  saut  du  perchoir,  le  co(] 
regarde  si  l'autre  est  toujours  là,  —  et 
l'autre  y  est  toujours. 

H 

Le  coq  peut  se  vanter  d'avoir  battu  tous 
ses  rivaux  de  la  terre,  —  mais  l'autre,  c'es^ 
le  rival  invincible^,  hors  d'atteinte. 

III 

Le  coq  jette  cris  sur  cris  :  il  appelle,  il 
provoque,  il  menace, — mais  l'autre  ne  répond 
qu'à  ses  heures,  et  d'abord  il  ne  répond  pas. 


220  LE    VlG^rnON    DANS    SA    VIGNE 


lY 

Le  coq  fait  le  beau,  gonfle  ses  plumes,  qui 
ne  sont  pas  mal,  celles-ci  bleues,  et  celles- 
là  argentées,  —  mais  l'autre,  en  plein  azur, 
est  éblouissant  d'or. 


Le  coq  rassemble  ses  poules,  et  marche  à 
leur  tête.  Voyez  :  elles  sont  à  lui  ;  toutes 
Taiment  et  toutes  le  craignent,  —  mais  l'au- 
tre est  adoré  des  hirondelles. 

VI 

Le  coq  se  prodigue  :  il  pose,  çà  et  là,  ses 
virgules  d'amour  et  triomphe,  d^un  ton  aigu, 
de  petits  riens  ;  —  mais  justement  l'autre 
se  marie  et  carillonne  à  toute  volée  ses  noces 
de  village. 

VII 

Le  coq  jaloux  monte  sur  ses  ergots  pour 
un  combat  suprême;  sa  queue  a  l'air  d'un 
pan  de  manteau  que  relève  une  épée.  Il  défie, 


Liv  v;cni:hon   dans  sa  vigne  *221 

le  sang  à  la  crête,  tous  les  coqs  du  ciel.  — ■ 
mais  l'autre,  qui  n'a  pas  peur  de  faire  face 
aux  vents  d'orage,  joue  en  ce  moment  avec 
la  brise  et  tourne  le  dos. 

VIII 

Et  le  coq  s'exaspère  jusqu'à  la  fin  du  jour. 
Ses  poules  rentrent  une  à  une.  Il  reste  seul, 
enroué,  vanné,  dans  la  cour  déjà  sombre, — 
mais  l'autre  éclate  encore  aux  derniers  feux 
du  soleil,  et  chante,  de  sa  voix  pure,  le  paci- 
fique angélus  du  soir. 


222  LE    VIGNEKON    PA.NS    SA    VICîWl 


LA  VACHE 

Las  de  chercher,  on  a  fini  par  ne  pas  lui 
donner  de  nom.  Elle  s'appelle  simplement 
ce  la  vache  »  et  c'est  le  nom  qui  lui  va  le 
mieux. 

D'ailleurs,  qu'importe,  pourvu  qu'elle 
mange  !  et  l'herbe  fraîche,  le  foin  sec,  les 
légumes,  le  grain  et  même  le  pain  et  le  sel, 
elle  a  tout  à  discrétion,  et  elle  mange  de 
tout,  tout  le  temps,  deux  fois,  puisqu'elle 
rumine. 

Dès  qu'elle  m'a  vu,  elle  accourt  d'un  petit 
pas  léger,  en  sabots  fendus,  la  peau  bien 
tirée  sur  ses  pattes  comme  un  bas  blanc, 
elle  arrive  certaine  que  j'apporte  quelque 
chose  qui  se  mange,    et  l'admirant  chaque 


1.E    VIGNERON     UA.N3    S\    VIGXJÎ  'JTi 

fois,  je  ne  peux  que  lui  dire  :  Tiens,  mange! 

Mais  de  ce  qu'elle  absorbe  elle  fait  du  lait 
et  non  de  la  graissa.  A  heure  fixe,  elle  offre 
son  pis  plein  et  carré.  Elle  ne  retient  pas  le 
lait,  —  il  y  a  des  vaches  qui  le  retiennent, 
—  généreusement,  par  ses  quatre  trayons 
élastiques,  à  peine  pressés,  elle  vide  sa  fon- 
taine. Elle  ne  remue  ni  le  pied,  ni  la  queue, 
mais  de  sa  langue  énorme  et  souple,  elle 
s'amuse  à  lécher  le  dos  de  la  servante. 

Quoiqu'elle  vive  seule,  Tappétit  l'empêche 
de  s'ennuyer.  Il  est  rare  qu'elle  beugle  de 
regret  au  souvenir  vague  de  son  dernier 
veau.  Mais  elle  aime  les  visites^  accueillante 
avec  ses  cornes  relevées  sur  le  front,  et  ses 
lèvres  affriandées  d'où  pendent  un  fil  d'eau 
et  un  brin  d'herbe. 

Les  hommes,  qui  ne  craignent  rien,  flat- 
tent son  ventre  débordant;  les  femmes,  éton- 
nées qu'une  si  grosse  bête  soit  si  douce,  ne 
se  défient  plus  que  de  ses  caresses  et  font 
des  rêves  de  bonheur. 


13. 


224  LE    VIGNERON     DA-XS    a  A.    VIGNE 


LE  COCHON  ET  LES  PERLES 


Dès  qu'on  le  lâche  au  pré,  ce  cochon  se 
met  à  manger  et  son  groin  ne  quitte  plus  la 
terre. 

Il  ne  choisit  pas  l'herbe  fine.  Il  attaque 
la  première  venue  et  pousse  au  hasard, 
devant  lui,  comme  un  soc  ou  comme  une 
taupe  aveugle,  son  nez  infatigable. 

Il  ne  s'occupe  que  d'arrondir  un  ventre  qui 
prend  déjà  la  forme  dû  saloir,  et  jamais  il 
n'a  souci  du  temps  qu'il  fait. 

Qu'importe  que  ses  soies  aient  failli  s'al- 
lumer tout  à  l'heure  au  soleil  de  midi,  et 
qu'importe  maintenant  que  ce  nuage  lourd, 
gonflé  de  grêle,  s'étale  et  crève  sur  le  pré  ? 

La  pie,  il  est  vrai,  d'un  vol    automatique, 


LE    VIGMÎRON    D.V:,S    SA.    VIGNE  225 

se  sauve.  Les  dindes  se  cachent  dans  la 
liai'?,  et  le  poulain  puéril  s'abrite  sous  un 
chêne. 

Mais  le  cochon  reste  où  il  mange. 

Il  ne  perd  pas  une  bouchée. 

Il  ne  remue  pas,  avec  moins  d'aise,  la 
queue. 

Tout  criblé  de  grêlons,  c'est  à  peine  s'il 
grogne  : 

—  Encore  leur  sales  perles  \ 


226  LE  VIGNERON  DAIS  SA  VIGNE 


LE  NID  DE  CHARDONNERETS 

Il  y  avait,  sur  une  branche  fourchue  de 
notre  cerisier,  un  nid  de  chardonnerets  joli  à 
voir,  rond,  parfait,  tout  crins  au  dehors,  tout 
duvet  au  dedans,  et  quatre  petits  venaient  d'y 
éclore.  Je  dis  à  mon  père  : 

—  J'ai  presque  envie  de  les  prendre  pour 
les  élever. 

Mon  père  m'avait  expliqué  souvent  que 
c'est  un  crime  de  mettre  des  oiseaux  en  cage. 
Mais,  cette  fois,  las  sans  doute  de  répéter  la 
même  chose,  il  ne  trouva  rien  à  me  répondre. 
Quelques  jours  après,  je  lui  dis  : 

—  Si  je  veux,  ce  sera  facile.  Je  placerai 
d'abord  le  nid  dans  une  cage,  j'attacherai 
la  cage  au  cerisier  et  la  mère    nourrira  les 


t.E    VIGNERON    DANS    SA.    VIGNE  227 

petits  par  les  barreaux,  jusqu'à  ce  qu'ils 
n'aient  plus  besoin  d'elle. 

Mon  père  ne  me  dit  pas  ce  qu'il  pensait 
de  ce  moyen. 

C'est  pourquoi  j'installai  le  nid  dans  une 
cage, la  cage  sur  le  cerisier  et  ce  que  j'avais 
prévu  arriva:  les  vieux  chardonnerets,  sans 
hésiter,  apportèrent  aux  petits  des  pleins  becs 
de  chenilles.  Et  mon  père  observait  de  loin, 
amusé  comme  moi,  leur  va-et-vient  fleuri,  leur 
vol  teint  de  rouge  sang  et  de  jaune  soufre. 

Je  dis  un  soir  : 

—  Les  petits  sont  assez  drus.  S'ils  étaient 
libres,  ils  s'envoleraient.  Qu'ils  passent  une 
dernière  nuit  en  famille  et  demain  je  les  porte- 
rai à  la  maison,  je  les  pendrai  à  ma  fenêtre,  et 
je  te  prie  de  croire  qu'il  n'y  aura  pas  beaucoup 
de  chardonnerets  au  monde  mieux  soignés. 

Mon  père  ne  me  dit  pas  le  contraire. 
Le  lendemain  je  trouvai  la  cage  vide.  Mon 
père  était  là,  témoin  de  ma  stupeur. 

—  Je  ne  suis  pas  curieux,  dis-je,  mais  je 
voudrais  bien  savoir  quel  est  l'imbécile  qui 
a  ouvert  la  porte  de  cette  cage! 


-2«  L5    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


LA  FOURMI  ET  LE  PERDREAU 


Une  fourmi  tombe  dans  une  ornière  où  il 
a  plu  et  elle  va  se  noyer,  quand  un  perdreau 
qui  buvait,  la  pince  du  bec  et  la  sauve. 

—  Je  vous  le  revaudrai,  dit  la  fourmi. 

—  Nous  ne  sommes  plus,  répond  le  per- 
dreau sceptique,  au  temps  de  La  Fontaine. 
Non  que  je  doute  de  votre  gratitude,  mais 
comment  piqueriez-vous  au  talon  le  chasseur 
prêt  à  me  tuer  !  Les  chasseurs  aujourd'hui 
ne  marchent  point  pieds  nus. 

La  fourmi  ne  perd  pas  sa  peine  à  discuter 
et  elle  se  hâte  de  rejoindre  ses  sœurs  qui 
suivent  toutes  le  même  chemin,  semblables 
à  des  perles  noires  qu'on  enfile. 

Or  le  chasseur  n'est  pas  loin;  il  se  repo- 


LE  VIGNERON  DANS  S\  VIGNE  229 

sait,  sur  le  flanc,  à  l'ombre  d'un  arbre.  Il 
aperçoit  le  perdreau  piétant  et  picotant  à 
travers  le  chaume.  Il  se  dresse  et  veut  tirer, 
mais  il  a  des  fourmis  dans  le  bras  droit.  Il 
ne  peut  lever  son  arme.  Le  bras  retombe 
inerte  et  le  perdreau  n'attend  pas  qu'il  se 
dégourdisse. 


230  LE    VIGNERON     DANS 


L'ELEPHANT 


C'est  l'heure  où  le  jeune  Daniel  fait  sa  vi- 
site à  l'éléphant. 

Son  public  ordinaire  Fattend  :  l'ouvrier, 
le  soldat,  la  fille,  le  vagabond  et  Fétranger. 

—  Fais  le  beau,  dit  Daniel,  un  doigt  levé. 
L'éléphant  ne  réussit  pas  du  premier  coup. 

Il  se  dresse  à  peine,  pesamment,  retombe  et 
grogne. 

—  Mieux  que  ça,  dit  Daniel  d'un  ton  sec. 
Il  se  dresse  alors  plus  haut  que  la  grille, 

et  terrible,  énorme,  antédiluvien,  il  pousse 
un  barrit  dont  Fair  est  fêlé  comme  du  cris- 
tal. 

—  Bien!  dit  Daniel. 

L'éléphant  peut  se  remettre  à  quatre  pattes 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  261 

et,  la  trompe  droite,  ouvrir  la  bouche.  Da- 
niel y  jette,  de  loin,  des  morceaux  de  pain 
et,  quand  il  vise  avec  adresse,  la  croûte 
sonne  au  fond  du  palais  noir  et  gâté.  Puis  il 
offre,  au  creux  de  sa  main,  une  à  une,  des 
épluchures.  La  trompe  rugueuse  et  délicate 
va  et  vient  entre  les  barreaux,  se  ferme  et 
se  déroule  comme  si  l'éléphant  aspirait  et 
soufflait  dedans. 

Les  oreilles  minces,  tirées  par  quelque  fi- 
celle, planent  de  satisfaction,  mais  le  petit 
œil  reste  morne. 

Pour  finir,  Daniel  jette  à  la  bouche  le  pa- 
pier qui  enveloppait  les  bonne  choses  et  qui 
passe  comme  un  chat  par  une  chatière  de 
grange. . 

L'éléphant  seul  n'est  plus  maintenant 
qu'un  pauvre  vieux  de  village  qui  garde  la 
maison.  Il  traîne  ses  chaussons  devant  la 
porte,  courbé,  tête  vide,  nez  bas.  Il  dispa- 
raît presque  dans  sa  culotte  trop  remontée 
et,  derrière,  un  bout  de  corde  pend. 


232  LE    VIGNEUON    DANS    SA    MGM 


MURMURES 


La  bêche.  —  Fac  et  spera. 
La  pioche.  —  Tu  dia  tovijours  ça,  mais 
moi  aussi. 

Les  fleurs.  -^  Fera-t-il  soleil  aujourd'hui? 
Le  tournesoL  —  Oui,  si  je  veux. 
L'arrosoir.  —  Pardon,  si  je  veux,  il  pieu* 
vra. 

Le  rosier.  —  Oh  !  quel  vent! 
Le  tuteur,  —  Je  suis  là. 

La  framboise.  —  Pourquoi  les  roses  ont- 
elles  des  épines?  Ça  ne  se  mange  pas  une 
rose. 


LE    VIQNERON     DANS    SA    VIGNE 


233 


La  carpe  du  vivier.  —  Bien  dit!  C'est 
parce  qu'on  me  mange  que  je  pique,  moi, 
avec  mes  arêtes. 

Le  chardon,  —  Oui,  mais  trop  tard. 

La  rose,  —  Me  trouves-tu  belle  ? 

Le  frelon.  —  Il  faudrait  voiries  dessous. 

La  rose.  —  Entre. 

Le  pinson.  —  Je  trouve  l'hirondelle  stu- 
pide  :  elle  croit  qu'une  cheminée,  c'est  un 
arbre. 

La  chauve-souris.  —  Et  on  a  beau  dire, 
de  nous  deux  c'est  elle  qui  vole  le  plus  mal; 
en  plein  jour,  elle  ne  fait  que  se  tromper  de 
chemin.  Si  elle  volait  la  nuit,  comme  moi, 
elle  se  tuerait  à  chaque  instant. 

Le  mur.  —  Je  ne  sais  quel  frisson  me 
passe  sur  le  dos. 

Le  lézard.  —  C'est  moi. 

L'abeille.  —  Du  courage  1  Tout  le  monde 
me  dit  que  je  travaille  bien.  J'espère,  à  la  fin 
du  mois,  passer  chef  de  rayon. 


234  lE  VIGNKRON  DANS  SA  VIGNE 

Les  violettes,  —  Tiens!  nous  sommes 
toutes  officiers  d'académie. 

Les  violettes  blanches.  —  C'est  une  raison 
de  plus  pour  être  modestes,  mes  sœurs. 

Le  poireau.  —  Est-ce  que,  moi,  je  me 
vante  ? 

L'asperge.  —  Mon  petit  doigt  me  dit 
tout. 

L'épinard.  —  C'est  moi  qui  suis  l'oseille. 
L'oseille.  —  Mais  non,  c'est  moi. 

La  pomme  de  terre.  —  Je  crois  que  je 
viens  de  faire  mes  petits. 

Le  pommier  (à  son  voisin  d'en  face).  — 
C'est  ta  poire,  ta  poire,  ta  poire,...  c'est  ta 
poire  que  je  voudrais  produire. 

Le  geai.  —  Toujours  en  noir ,  vilain  merle. 
Le  merle,  —  Monsieur  le  préfet,  je  n'ai 
que  ça  à  me  mettre. 


LE  VIGNKUON  DANS  SA.  VIGNE  235 

U échalote.  —  Oh  que  ça  sent  mauvais  î 
Uail.  —  Je  parie  que  c'est  encore  Fœillet. 

La  pie, Cacacacaca 

La  grenouille,   —  Qu'est-ce  qu'elle  dit  ? 

La  pie.  —  Je  chante. 

La  grenouille.  —  Couac. 

Les  deux  pigeons.  —  Viens  mon  grrros, 
viens  mon  grrros,  viens  mon  grrros 

La   taupe.  —  Taisez-vous  donc  là-haut! 
On  ne  s'entend  plus  travailler. 

L'araignée.  — Au  nom  de  la  loi,  j'appose 
mes  scellés. 

Les  moutons.  —  Mée...  Mée...  Mée... 
Le  chien  de  berger.  —  Il  n'y  a  pas   de 
mais. 


23(5  LE    VIGNERON    DANS    SA    VIGNE 


LE  MARTIN-PECHEUR 


Ça  n'a  pas  mordu,  ce  soir,  mais  je  rap- 
porte une  rare  émotion. 

Gomme  je  tenais  ma  perche  de  ligne  tendue, 
un  martin-pêcheur  est  venu  s'y  poser. 

Nous  n'avons  pas  d'oiseau  plus  éclatant. 

Il  semblait  une  grosse  fleur  bleue  au  bout 
d'une  longue  tige.  La  perche  pliait  sous  le 
poids.  Je  ne  respirais  plus,  tout  fier  d'être 
pris  pour  un  arbre  par  un  martin-pêcheur. 

Et  je  suis  sûr  qu'il  ne  s'est  pas  envolé  de 
peur,  mais  qu'il  a  cru  qu'il  ne  faisait  que 
passer  d'une  branche  à  une  autre. 


LE    VIGNEROJÎ    DANS    SA    VIGNE  237 


LE  CHAT 

Le  mien  ne  mange  pas  les  souris,  il  n'aime 
pas  ça.  Il  n'en  attrape  une  que  pour  jouer 
avec. 

Quand  il  a  bien  joué,  il  lui  fait  grâce  de 
la  vie,  et  il  va  rêver  ailleurs,  l'innocent,  assis 
dans  la  boucle  de  sa  queue. 

Mais,  à  cause  des  grilTcs,  la  souris  est 
morte. 


238  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


LE  VER  LUISANT 


Que  se  passe-t-il?  neuf  heures  du  soir  et 
il  y  a  encore  de  la  lumière  chez  lui. 


LE  CAPRICORNE 


Cet  insecte  a  les  antennes  si  longues,  que 
pour  le  mettre  dans  ce  livre,  il  faut  les  lui  ra- 
battre sur  le  côté  I 


LE    VIGXERO.N     DAiNS    SA    VIGKE  239 


LE  CAFARD 
Noir  et  collé  comme  un  trou  de   serrure, 


L'ESCARGOT 


Il  se  promène  le  plus  qu'il  peut,   mais  il 
ne  sait  marcher  que  sur  sa  langue. 


14 


240  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


LA  VIGNE 


Tous  ses  ceps,  l'échalas  droit,  sont  au  port 
d'armes. 

Qu'attendent-ils  ?  le  raisin  ne  sortira  pas 
encore  cette  année,  et  les  feuilles  de  vigne 
ne  servent  plus  qu'aux  statues. 


.E  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  241 


LA  BELETTE 


Pauvre,  mais  propre,  distinguée,  elle  passe 
et  repasse,  par  petits  bonds,  sur  la  route,  et 
va,  d'un  fossé  à  l'autre,  donner,  de  trou  en 
trou,  ses  leçons  au  cachet. 


LE  POISSON 


Décidément,  il  ne  veut  pas  mordre.  Il  ne 
sait  peut-être  pas  que  c'est  aujourd'hui  l'ou- 
verture de  la  pêche. 


2»2  I,E    VIG-\EKOX    DA.VS    SA    VIGNE 


LES  COQUELICOTS 

Ils  éclatent  dans  le  blé,  comme  une  armée 
de  petits  soldats  ;  mais  d'un  bien  plus  beau 
rouge,  ils  sont  inofîensifÉr., 

Leur  épée,  c'est  un  épi. 

C'est  le  vent  qui  les  fait  courir,  et  chaque 
coquelicot  s'attarde,  quand  iî  veut,  au  bord 
du  sillon  avec  le  bleuet,  sa  payse. 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  243 


LA  BERGERONNETTE 


Elle  court  autant  qu'elle  vole  et  toujours 
dans  nos  jambes,  familière,  imprenable,  elle 
nous  défie,  avec  ses  petits  cris,  de  marcher 
sur  sa  queue. 


14. 


LE    VIQ.XERO.N    DANS    SA    VIGNE 


DINDES 


Sur  la  route,  voîci  encore  le  pensionnat 
des  dindes. 

Chaque  jour,  quelque  temps  qu'il  fasse, 
elles  se  promènent. 

Elles  ne  craignent  ni  la  pluie,  personne  ne 
se  retrousse  mieux  qu'une  dinde,  ni  le  so- 
leil, une  dinde  ne  sort  jamais  sans  son  om- 
brelle. 


LE    VIGNERON    DAlMS    SA    ViGNE  2\?i 


LE  SERPENT 
Trop  long. 


246  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 


LES  PERDRIX 


La  perdrix  et  le  laboureur  vivent  en  paix, 
lui  derrière  sa  charrue,  elle  dans  la  luzerne 
voisine,  à  la  distance  qu'il  faut  l'un  de  l'au- 
tre pour  ne  pas  se  gêner.  La  perdrix  connaît 
la  voix  du  laboureur,  elle  ne  le  redoute  pas 
quand  il  crie  ou  qu'il  jure. 

Que  la  charrue  grince,  que  le  bœuf  tousse 
et  que  l'âne  se  mette  à  braire,  elle  sait  que  ce 
n'est  rien. 

Et  cette  paix  dure  jusqu'à  ce  que  je  la 
trouble. 

Mais  j'arrive  et  la  perdrix  s'envole,  le 
laboureur  n'est  pas  tranquille,  le  bœuf  non 
plus,  l'âne  non  plus.  Je  tire,  et  au  fracas 
d'un  importun,  toute  la  nature  se  désordonné. 


LE    VIGNERON     DA.XS    SA    VlkrS  247 

Ces  perdrix,  je  les  lève  d'abord  dans  une 
éteule,  puis  je  les  relèvedansune luzerne,  puis 
je  les  relève  dans  un  pré,  puis  le  long  d'une 
haie,  puis  à  la  corne  d'un  bois,  puis... 

Et  tout  à  coup  je  m'arrête,  en  sueur,  et  je 
m'écrie  : 

—  Ah  !  les  sauvages,  me  font-elles  courir  ! 

De  loin,  j'ai  aperçu  quelque  chose  au  pied 
d'un  arbre,  au  milieu  du  pré. 

Je  m  approche  de  la  haie  et  je  regarde  par- 
dessus. 

Il  me  semble  qu'un  col  d'oiseau  se  dresse 
à  l'ombre  de  l'arbre.  Aussitôt  mes  batte- 
ments de  cœur  s'accélèrent.  Il  ne  peut  y  avoir 
dans  cette  herbe,  que  des  perdrix.  Par  un 
signal  familier,  la  mère,  en  m'entendant,les 
a  fait  se  coucher  à  plat.  Elle-même  s'est 
baissée.  Son  col  seul  reste  droit  et  elle  veille. 
Mais  j'hésite,  car  le  col  ne  remue  pas  et  j'ai 
peur  de  me  tromper,  de  tirer  sur  une  racine. 

Gà  et  là,  autour  de  l'arbre,  des  taches 
jaunes,  perdrix  ou  mottes  de  terre,  achèvent 
de  me  troubler  la  vue. 


2l8  LE    VlG^ETiON    DA.NS    SA    VIGNE 

Si  je  fais  partir  les  perdrix,  les  branches  do 
l'arbre  m'empêcheront  de  tirer  au  vol ,  et  j 'aime 
mieux,  en  tirant  par  terre,  commettre  ce  que 
les  chasseurs  sérieux  appellent  un  assassinat. 

Mais  ce  que  je  prends  pour  un  col  de  per- 
drix ne  remue  toujours  pas. 

Longtemps  j'épie. 

Si  c'est  bien  une  perdrix,  elle  est  admira- 
ble d'immobilité  et  de  vigilance,  et  toutes  les 
autres,  par  leur  façon  de  lui  obéir,  méritent 
cette  gardienne.  Pas  une  ne  bouge. 

Je  fais  une  feinte.  Je  me  cache  tout  entier 
derrière  la  haie  et  je  cesse  d'observer,  car 
tant  que  je  vois  la  perdrix,  elle  me  voit. 

Maintenant  nous  sommes  tous  invisibles, 
dans  un  silence  de  mort. 

Puis,  de  nouveau,  je  regarde. 

Ohicettefoisje  suis  sûr!  La  perdrix  a  cru  à 
ma  disparition.  Lecols'esthausséet  le  mouve- 
mentqu'ellefaitpour  le  raccourcir  la  dénonce. 

J'applique  lentement  à  mon  épaule  ma 
crosse  de  fusil... 

Le  soir,  las  et  repu,  avant  de  m'endormir 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  249 

d'un  sommeil  giboyeux,  je  pense  aux  perdrix 
que  j'ai  chassées  tout  le  jour,  et  j'imagine 
la  nuit  qu'elles  passent. 

Elles  sont  affolées. 

Pourquoi  en  manque-t-il  à  l'appel  ? 

Pourquoi  en  est-il  qui  souffrent  et  qui, 
becquetant  leurs  blessures,  ne  peuvent  tenir 
en  place  ? 

Et  pourquoi  s'est-on  mis  à  leur  faire  peur 
à  toutes  ? 

A  peine  se  posent-elles  maintenant,  que 
celle  qui  guett(3  sonne  l'alarme,  il  faut  re- 
partir, quitter  l'herbe  ou  l'éteule. 

Elles  ne  font  que  se  sauver,  et  elles  s'ef- 
fraient même  des  bruits  dont  elles  avaient 
l'habitude. 

Elles  ne  s'ébattent  plus,  ne  mangent  plus, 
ne  dorment  plus. 

Elles  n'y  comprennent  rien. 

Si  la  plume  qui  tombe  d'une  perdrix 
blessée  venait  se  piquer  d'elle-même  à  mon 
chapeau  de  fier  chasseur,  je  ne  trouverais 
pas  que  c  est  exagéré. 


250  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Dès  qu'il  pleut  trop  ou  qu'il  fait  trop  sec, 
que  mon  chien  ne  sent  plus,  que  je  tire  mal 
et  que  les  perdrix  deviennent  inabordables, 
je  me  crois  en  cas  de  légitime  défense. 

Il  y  a  des  oiseaux,  la  pie,  le  geai,  le  merle, 
la  grive,  avec  lesquels  un  chasseur  qui  se 
respecte  ne  se  bat  pas,  et  je  me  respecte. 

Je  n'aime  me  battre  qu'avec  les  perdrix. 

Elles  sont  si  rusées  ! 

Leurs  ruses,  c'est  de  partir  de  loin,  maison 
les  rattrape  et  on  les  ce  corrige  ». 

C'est  d'attendre  que  le  chasseur  ait  passé, 
mais  derrière  lui  elles  s'envolent  trop  tôt  et 
il  se  retourne. 

C'est  de  se  cacher  dans  une  luzerne  pro- 
fonde, mais  il  y  va  tout  droit. 

C'est  de  faire  un  crochet  au  vol,  mais 
ainsi  elles  se  rapprochent. 

C'est  de  courir  au  lieu  de  voler,  et  elles  cou- 
rent plus  vite  que  l'homme,  mais  ily  aie  chien. 

C'est  de  s'appeler  quand  on  les  divise, 
mais  elles  appellent  aussi  le  chasseur  et  rien 
ne  lui  est  plus  agréable  que  leur  chant. 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  251 

Déjà  ce  couple  de  jeunes  commençait  de 
vivre  à  part.  Je  les  surpris,  le  soir,  au  bord 
d'un  labouré.  Elles  s'envolèrent  si  étroite- 
ment jointes,  aile  dessus,  aile  dessous  je 
peux  dire,  que  le  coup  de  fusil  qui  tua  l'une 
démonta  l'autre. 

L'une  ne  vit  rien  et  ne  sentit  rien,  mais 
l'autre  eut  le  temps  de  voir  sa  compagne 
morte  et  de  se  sentir  mourir  près  d'elle. 

Toutes  deux,  au  même  endroit  de  la 
terre,  elles  ont  laissé  un  peu  d'amour,  un 
peu  de  sang  et  quelques  plumes. 

Chasseur,  d'un  coup  de  fusil,  tu  as  fait 
deux  beaux  coups  :  va  les  conter  à  ta  fa- 
mille. 

Ces  deux  vieilles  do  laiitiée  deriiière  dont 
la  couvée  avait  été  détruite,  ne  s'aimaient 
pas  moins  que  des  jeunes.  Je  les  voyais  tou- 
jours ensemble.  Elles  étaient  habiles  à  m'é- 
viter  et  je  ne  m'acharnais  pas  à  leur  pour- 
suite. C'est  par  hasard  que  j'en  ai  tué  une. 
Et  puis  j'ai  cherché  l'autre,  pour  la  tuer,  elle 
aussi,  par  pitié  1 

u 


252  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

Celle-ci  a  une  patte  cassée  qui  pend, 
comme  si  je  la  retenais  par  un  fil. 

Celle-là  suit  d'abord  les  autres  jusqu'à  ce 
que  ses  ailes  la  trahissent;  elle  s'abat,  et 
elle  piète  ;  elle  court  tant  qu'elle  peut, 
devant  le  chien,  légère  et  à  demi  hors  des 
sillons. 

Celle-ci  a  reçu  un  grain  de  plomb  dans  la 
tête.  Elle  se  détache  des  autres.  Elle  pointe 
en  l'air,  étourdie,  elle  monte  plus  haut  que 
les  arbres,  plus  haut  qu'un  coq  de  clocher, 
vers  le  soleil.  Et  le  chasseur,  plein  d'an-^ 
goisse,  la  perd  de  vue,  quand  elle  cède  enfin 
au  poids  de  sa  tête  lourde.  Elle  ferme  ses 
ailes,  et  va  piquer  du  bec  le  sol,  là-bas, 
comme  une  flèche. 

Celle-là  tombe,  sans  faire  ouf!  comme  un 
chiffon  qu'on  jette  au  nez  du  chien  pour  le 
dresser. 

Celle-là,  au  coup  de  feu,  oscille  comme 
une  petite  barque  et  chavire. 

On  ne  sait  pas  pourquoi  celle-ci  est  morte, 
tant  la  blessure  est  secrète  sous  les  plumes. 

Je  fourre   vite  celle-là  dans  ma  poche, 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  253 

I  ■! ,  I        .  m 

comme   si  j'avais    peur  d'être    vu,    de  me 
voir. 

Mais  il  faut  que  j'étrangle  celle  qui  ne  veut 
pas  mourir.  Entremes  doigts,  elle  griffel'air, 
elle  ouvre  le  bec,  sa  fine  langue  palpite,  et 
sur  ses  yeux,  dit  Homère^  descend  l'ombre 
de  la  mort. 

Là-bas,  le  paysan  lève  la  tête  à  mon  coup 
de  feu  et  me  regarde. 

C'est  un  juge,  cet  homme  de  travail  ;  il  va 
me  parler,  il  va  me  faire  honte  d'une  voix 
grave. 

Mais  non  :  tantôt  c'est  un  paysan  jaloux 
qui  bisque  de  ne  pas  chasser  comme  moi, 
tantôt  c'est  un  brave  paysan  que  j'amuse  et 
qui  m'indique  où  sont  allées  mes  perdrix. 

Jamais  ce  n'est  l'interprète  indigné  de  la 
nature. 

Je  rentre  ce  matin,  après  cinq  heures  de 
marche,  la  carnassière  vide,  la  tête  basse  et 
le  fusil  lourd.  Il  fait  une  chaleur  d'orage  et 
mon  chien,  éreinté,  va  devant  moi,  à  petits 


254  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE 

pas,  suit  les  haies,  et  fréquemment,  s'assied 
à  l'ombre  d'un  arbre  où  il  m'attend. 

Soudain,  comme  je  traverse  une  luzerne 
fraîche,  il  tombe  ou  plutôt  il  s'aplatit  en 
arrêt  :  c'est  un  arrêt  ferme,  une  immobilité 
de  végétal.  Seuls  les  poils  du  bout  de  sa 
queue  tremblent.  11  y  a,  je  le  jurerais,  des 
perdrix  sous  son  nez.  Elles  sont  là,  collées 
les  unes  aux  autres,  à  l'abri  du  vent  et  du 
soleil.  Elles  voient  le  chien,  elles  me  voient, 
ellesme  reconnaissentpeut-être,etterrifiées, 
elles  ne  partent  pas. 

Réveillé  de  ma  torpeur,  je  suis  prêt  et  j'at- 
tends. 

Mon  chien  et  moi,  nous  ne  bougerons  pas 
les  premiers. 

Brusquement  et  simultanément,  les  per- 
drix partent  :  toujours  collées,  elles  ne  font 
qu'une,  et  je  flanque  dans  le  tas  mon  coup 
de  fusil  comme  un  coup  de  poing.  L'une 
d'elles,  assommée,  pirouette.  Le  chien  saute 
dessus  et  me  rapporte  une  loque  sanglante, 
une  moitié  de  perdrix.*  Le  coup  de  poing  a 
emporté  le  reste. 


LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGNE  255 

Allons  1  nous  ne  sommes  pas  bredouille  I 
Le  chien  gambade  et  je  me  dandine  d'or- 
gueil. 

Ah  !  je  mériterais  un  bon  coup  de  fusil 
dans  les  fesses  l 


15. 


TABLE 


259 


NOUVELLES  DU  PAYS 

MŒURS    DES    PHILIPPE •  9 

nanette  manque  la  messe 69 

l'ami  d'enfance 77 

mademoiselle  olympe •   .  87 

le  petit  bohémien. .  95 

honorine 1^03 


TABLETTES  D'ÉLOI 

PROMENADE 1^9 

l'inutile  charité 121 

LE  PORTRAIT ^-^3 

LA  MER i25 

VOYAGE  A  NICE 133 

PREMIER  PAS 149 

LA  LECTURE 151 

NOISETTES  CREUSES 161 

ÉLOI  CONTRE  ÉLOI 169 


HOMME  DE  LETTRES 


177 


260  LE  VIGNERON  DANS  SA  VIGWE 


LE  VIGNERON  DANS  SA   VIGNE 


l'homme  fort 

.    .     193 

l'homme  dinde. 

.    .     195 

LA    CRUCHE 

198 

LE    PARAPLUIE    DE    COTON   BLEU    

LA   PROMENADE    DU    CHIEN 

.  .  200 
.    .     202 

l'habile   VENDEUSE 

.   .     204 

l'impôt 

.    .     206 

LES    SŒURS    ENNEMIES 

.    .     209 

LE    BIJOU 

.    .     212 

l'enfant    gras    et    l'enfant   MAIGRE.    .     . 

l'Épingle 

.  .  214 
.    .     217 

le  COQ    

.   .     219 

LA   VACHE ••... 

.   .     222 

LE    cochon   et   les    PERLES •     . 

.   .     224 

LE    NID    DE    chardonnerets 

.    .     226 

LA   FOURMI    ET   LE    PERDREAU 

l'Éléphant 

.  .  228 
.   .     280 

MURMURES ••••• 

.    .     232 

LE    MARTIN-PÊCHEUR.     ..••••••• 

.    .     236 

.   .     237 

LE    VER    LUISANT 

.    .     238 

LE    CAPRICORNE •••• 

.    .     238 

LE    CAFARD ••• 

.    .     239 

l'escargot «    .    . 

.   .     239 

261 


LA    VIGNE 240 

LA   BELETTE 241 

LE    POISSON 241 

LES    COQUELICOTS 242 

LA   BERGERONNETTE 243 

DINDES •     •     •  2^^ 

LE  SERPENT 245 

LES  PERDRIX 246 


Imprimbrib  dv  Mbrcvre   de   Franck 
G.  Rot,  7,  rue  Victor-Hugo,  Poitiers 


I- 


MERCVRE   DE  FRANCE^ 

XXVI,      RYE      DE      CONDÉ     —      PARIS-VI» 
Paraît  le    le*"  et  le  i6  de   chaque  mois,  et  forme  dans  Tannée  six   volâmes 


Littérature,  Poésie,  Théâtre,  Beaux-Arts 

Philosophie,  Histoire,  Sociologie,  Sciences,  Voyages 

Bibliophilie,  Sciences  occultes 

Critique,  Littératures  étrangères,  Revue  de  la  Quinzaine 

La  Revue  de  la  Quinzaine  s'alimente  à  Tétrang-er  autant  qu'en  France. 
Elle  offre  un  nombre  considérable  de  documents,  et  constitue  une  sorte  «  d'en- 
cyclopédie au  jour  le  jour  »  du  mouvement  universel  des  idées. 


Insinuations  :  Remy  de  Gourmont. 
Les  Poèmes  :  Georges  Duhamel. 
Les    Romans  :    Rachilde,    Henriette 

Charasson. 
Littérature  :  Jean  de  Gourmont. 
Histoire  :  Edmond  Barthélémy. 
Philosophie  :  Georges  Palante. 
Le  Mouvement  scientifique  :  Georges 

Bohn. 
Sciences  médicales:  D'  Paul  Voivenel. 
Science  sociale  :  Henri  Mazel. 
Ethnographie,     Folklore  :     A.  Van 

Gcnnep. 
Archéologie,  Voyages  :  Charles  Merki. 
Questions  juridiques  :  José  Théry. 
Questions  militaires  et  maritimes  : 

Jean  Norel. 
Questions  coloniales  :  Cari  Siger. 
Esniérisme  et  Sciences  psychiques  : 

Jacques  Brieu. 
Les  Revues  :  Gharles-Hcnry  Hirsch. 
Les  Journaux  :  R.  de  Bury. 
Théâtre  :  Maurice  Boissard. 
Musique  :  Jean  Marnold. 
Art  :  Gustave  Kahn. 
Musées  et  Collections  :  Auguste  Mar- 

guillier. 
Chronique  de  Bruxelles:  G.  Eekhoud. 


Chronique  de  la  Suisse  romande  : 
René  de  Week. 

Lettres  allemandes  :  Henri  Albert. 

Lettres  anglaises  :  Henry-D.  Davray, 

Le/Ires  italiennes  :  Giovanni  Papini. 

Lettres  espagnoles  :  Marcel  Robin. 

Lettres  portugaises  :  Philéas  Lebesgue. 

Lettres  américaines  :  Théodore  Stan^p 
ton. 

Lettres  hispano-américaines  :  Fran- 
cisco Contreras. 

Lettres  brésiliennes:  Tristao  da  Cunha. 

Lettres  néo- grecques  :  Dcmélrius 
Asteriolis. 

Lettres  roumaines  :  Marcel  Montan- 
don. 

Lettres  russes  :  Jean  Ghuzewille. 

Lettrespolonaises:  Michel  Mutermilch. 

Lettres  néerlandaises  :  J.-L.  Walch. 

Lettres  Scandinaves  :  P. -G.  La  Ches- 
nais,  Fritiof  Palmer. 

Lettres  tchèques  :  Janko  Cadra, 

La  France  jugée  à  l'Etranger  :  Lucile 
Dubois. 

Variétés  :  X. . . 

La  Vie  anecdotiqae  :  Guillaume  Apol- 
linaire. 

La  Curiosité  :  Jacques  Daurelle. 

Publications  récentes  :   Mercure. 

Echos  :  Mercure. 


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Poitiers.  —  Imprimerie  du  Mercure  de  France,  G.  ROY,  7,  rue  Victor-Hugo, 


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